Psychiatrie
Sud-Ouest du 8 février 2022
Dans les hôpitaux psychiatriques, des fugues en mode majeur
Alors qu’à Toulouse plusieurs malades au lourd passé criminel se sont récemment échappés de leur hôpital, les fugues seraient partout, ou presque, quotidiennes dans les services de psychiatrie
En France, quand 400 000 personnes font chaque année un passage en psychiatrie, 500 patients considérés comme dangereux sont hospitalisés dans des Unités pour malades difficiles (UMD). AFP
Si Jérémy Rimbaud ne portait pas comme terrible surnom et pedigree celui de cannibale des Pyrénées, jamais sans doute son évasion n’aurait fait la une des médias. Ni, dans la foulée, celles d’une cohorte d’autres malades potentiellement très menaçants après s’être échappés du même hôpital psychiatrique toulousain, le centre Gérard Marchant. Cinq patients en dix jours, rattrapés fin janvier à quelques pas de cet établissement ou bien des centaines de kilomètres plus loin. Rimbaud, 34 ans, aura lui eu le temps de se jeter sur une septuagénaire dans un quartier résidentiel de la Ville rose, sauvée in extremis par l’intervention musclée de plusieurs riverains.
À l’automne 2013, dans les Hautes-Pyrénées, un vieil homme de 90 ans n’avait pas eu cette chance, achevé par le même individu à coups de barre de fer avant qu’il ne lui dévore le cœur. Sans grande surprise, l’ancien militaire souffrant de stress post-traumatique sera déclaré irresponsable, puis enfermé à l’ombre de l’Unité pour malades difficiles (UMD) de Cadillac, en Gironde. L’une des dix où sont soignés parmi les « fous » les plus dangereux du pays ; pour eux autant que pour les autres selon la terminologie d’usage, la plupart d’ailleurs n’étant jamais passés à l’acte. Las, le transfert déjà ancien de Jérémy Rimbaud vers une structure à l’isolement moins strict plonge aujourd’hui dans la colère et la peur Jean Camy, l’une de ses anciennes victimes. « Je l’ai appris en même temps que son évasion, par hasard, les autorités n’ayant pas jugé bon de me prévenir », explique cet agriculteur.
Par la grande porte
Si la direction de Gérard-Marchant se risque à répéter qu’aucun « dysfonctionnement » n’a été constaté, le garde des Sceaux évoque pour l’heure une inquiétante « loi des séries », reconnaissant tout de même quelques défaillances que la mission diligentée par l’Agence régionale de santé devra préciser. Où l’on aura au passage appris l’escapade d’un sixième malade toulousain, le 2 février, cette fois soigné à l’hôpital Purpan après avoir foncé sur trois étudiants chinois au volant de sa voiture.
Opération portes ouvertes dans la psychiatrie ? Telle est la question taboue que l’on peut néanmoins légitimement se poser, quand tant d’autres fugues passeraient sous les radars de l’administration. Mi-janvier, ce sont trois autres patients qui auront ainsi fait courir les gendarmes un après-midi durant dans la banlieue de Brest. S’il s’agit d’une série, disons alors qu’elle est en cours depuis de longues années et ce rapport de l’Igas (Inspection générale des affaires sociales) recensant entre 8 000 et 10 000 fugues annuelles. Jamais ou presque depuis les unités abritant les plus dangereux de nos malades, certes, mais un « déni » globalement observé à l’ombre de services plus ordinaires, là où les pathologies malgré tout restent souvent lourdes. « Dans la quasi-totalité des cas le retour est rapide et sans conséquence, mais il est arrivé que l’on déplore la mort du patient ou de l’un de ses proches », se souvient un témoin de l’enquête. Scènes de vie quotidiennes, loin d’être spectaculaires, notait en substance le rapport : « Ils s’en vont souvent à pied, en plein jour et par le portail central. »
« Pas une prison »
Outre une surveillance défaillante, était aussi pointé le mélange de patients aux souffrances trop variées pour cohabiter. « Des sujets fragiles, apaisés ou proches de la sortie, et d’autres arrivant en crise, violents. » Trop d’alcool et de cannabis aussi, entre autres substances théoriquement interdites. À Cadillac, où l’Unité pour malades difficiles n’est qu’un quartier parmi les nombreux districts du vaste hôpital, il ne se murmure pas autre chose en coulisse. « Entre ceux qui se planquent dans les armoires à linge ou les autres qui escaladent le mur d’enceinte, on est régulièrement obligés d’aller en chercher dehors, reconnaît un infirmier psychiatrique. Une cocotte-minute où certains n’ont qu’une envie, fuir. »
Alors que l’établissement toulousain s’est retranché dans le silence, les associations de familles de malades et la profession désormais contre-attaquent face à « l’emballement médiatique ». Dans un texte signé par d’éminents psychiatres de la discipline, ces derniers rappellent qu’ils n’ont en rien à jouer les matons. « Les hôpitaux ne sont pas des prisons destinées à éviter les ‘‘évasions”, les soignants ne sont pas des gardiens, et les personnes souffrant de troubles psychiatriques n’ont pas à être écartées à jamais de la société. » Mise au point salutaire, lorsque l’on sait que plus de 400 000 Français feront tous les ans un passage en psychiatrie. « L’immense majorité des malades d’ailleurs ne seront jamais violents », confirme Jean-Pierre Bouchard, psychologue et criminologue depuis longtemps à l’œuvre au sein des UMD.
Enfermés à vie ?
Mais alors comment expliquer qu’un patient au profil aussi inquiétant que celui de Jérémy Rimbaud n’ait pas été retenu plus longtemps derrière les barreaux d’une UMD, quand environ 200 déclarations d’irresponsabilité pénales sont chaque année prononcées ? « Soit à peine 1 % des criminels expertisés, relativise Bouchard. Grâce aux soins, il arrive que certains aillent bien mieux. Pour le reste, il faut dédramatiser, un malade quittant une UMD ne ressort pas dans la rue, il retourne dans son hôpital ou sa prison d’origine. » Une procédure en effet très encadrée, longue, pour ne pas dire interminable, et dont le sort emblématique de Romain Dupuy témoigne. Auteur d’un double meurtre à Pau en 2004, ce schizophrène aujourd’hui âgé de 37 ans n’a depuis jamais quitté l’unité de Cadillac, quand bien même les médecins le déclarent stabilisé. « La préfecture, qui a le dernier mot, s’y refuse d’autant plus qu’aucun établissement ne veut l’accueillir, souffle une source proche du dossier. Au-delà de son cas – et contrairement à la perception qu’en a le grand public – le placement en psychiatrie est souvent plus long que le temps qu’aurait passé un criminel en prison s’il n’avait pas été jugé irresponsable. » Et les événements de ces derniers jours de ne guère servir la cause plaidée par les avocats de Romain Dupuy




