Noyade
Sud-Ouest du 21 juillet 2021
Sud-Ouest du 21 juillet 2021
Noyades : pourquoi l’été est-il toujours aussi meurtrier ?
Si les confinements n’ont rien arrangé, ce début d’été si meurtrier rappelle que trop de Français ne savent pas nager. Et payent notamment les carences de la natation scolaire
Si leur littoral est le plus long d’Europe, les Français sont loin d’être des champions de natation. XAVIER LEOTY/”SUD OUEST”
En un quart de siècle d’activité, le maître-nageur d’Hasparren (Pays basque) jure n’avoir jamais vu autant de jeunes candidats se bousculer au portillon de la piscine municipale. « Il n’y aura pas de place pour tous, et ça va durer au moins jusqu’à l’année prochaine. » Encore ralenti par les confinements à répétition, l’apprentissage de la natation reste ainsi plus que jamais un serpent de mer. Et avec lui le chiffre des noyades, première cause de mortalité par accident de la vie courante chez les moins de 25 ans. Si la statistique - toutes causes et générations confondues - frôle chaque année le millier de décès, ce début d’été promet d’être davantage meurtrier. Selon l’enquête de Santé publique France, 654 noyades (dont un quart fatal) ont déjà été constatées entre le 1er juin et le 5 juillet, soit une hausse de 22 % par rapport l’an dernier.
Surveillance
Au cœur de vacances où chacun a l’envie de se jeter à nouveau à l’eau, l’étude soupçonne les dommages collatéraux d’une crise sanitaire « ayant pu entraîner une réduction importante de l’activité physique et une prise de poids chez les Français. » Certes, mais le mal est plus profond que ces pièges en eaux troubles ou claires, quand les catégories d’âge les plus représentées sont toujours les enfants de moins de 5 ans et les personnes de plus de 65. Les Français ont beau disposer du plus long littoral d’Europe autant que du record de piscines privées, ils demeurent ainsi parmi les plus mauvais nageurs du continent. Tandis qu’un adulte sur cinq reconnaît ne pas savoir nager - et même plus de la moitié passé 65 ans - le lien avec le nombre croissant de noyades paraît évident.
« Avec le réchauffement climatique, les gens sont également plus nombreux à fréquenter les cours d’eau qui ne sont pas surveillés », ajoute-t-on dans l’entourage de Roxana Maracineanu, la ministre des Sports qui fut aussi la première Française championne du monde de natation. À l’ombre des côtes, la région Auvergne-Rhône-Alpes, celle qui compte le plus de rivières et de plans d’eau, surgit d’ailleurs au triste palmarès.
Hécatombe chez les jeunes
Sur le papier à en-tête du ministère de l’Éducation nationale, apprendre à nager à tous les élèves est, depuis 2017, « une priorité nationale ». Dans les faits, elle n’est pour l’heure que très tardive. Tandis que les leçons doivent commencer dès le cours préparatoire, la moitié des collégiens achevant leur classe de 6e ne savent pas nager. Face à ce constat d’échec, la ministre s’était juré de tout révolutionner avant que le Covid ne contrarie son plan « Aisance aquatique ». Stages de natation inspirés des classes de neige, construction de petits bassins dédiés ou même de camions piscines itinérants, les projets brassent d’autant plus large qu’elle tient à ce que les petits écoliers barbottent dès la fin de maternelle. Balayant au passage le dogme voulant qu’il soit impossible d’enseigner la natation avant l’âge de raison, l’ancienne médaillée olympique n’entend pourtant pas en faire de la graine de champions à son image. À défaut de savoir nager, au moins leur apprendre à ne pas se noyer grâce à quelques réflexes de survie comme ces jours-ci à Villenave-d’Ornon (Gironde). « Une classe bleue pour, en cas de chute, apprendre à rejoindre le bord ou bien à se mettre en position de flottaison sans paniquer », explique la conseillère pédagogique de la circonscription.
Vraie fausse priorité ?
Après avoir dénoncé dans « Sud Ouest » des chiffres de noyades «inacceptables », la ministre aura malgré tout fort à faire pour gagner sa partie de « chamboule-tout dans l’enseignement de la natation à l’école. » Car au-delà du souci de méthode, il s’agit d’abord d’un problème d’équipement. À raison de dix à douze séances par année scolaire, pas simple en effet de loger cette « priorité nationale » dans un parc de piscines aussi vieillissant qu’engorgé, quand il n’est pas tout bonnement inexistant dans certains territoires ruraux. Selon la Fédération française de natation, seuls trois-quarts des besoins seraient ainsi couverts. Dans son rapport, la Cour des comptes rappelle enfin que sur les 4 135 piscines que compte le pays, la moitié date d’avant les années 1980. Plombées par cette flotte prenant l’eau, les collectivités locales devront faire face à de coûteuses problématiques de rénovation ou de construction. Sur l’échantillon de soixante bassins étudiés, tous se sont révélés déficitaires. Ou quand la folie des grandeurs électorales fait aussi parfois surgir de terre de clinquants temples aquatiques, ceux-là même offrant à peu près tous les usages imaginables à l’exception notable de l’apprentissage de la natation.
Sud-Ouest du 21 juillet 2021
« On n’apprend pas à nager en dix leçons »
Des professionnels déplorent le manque de culture aquatique en France, à l’instar de Guillaume Merle, directeur sportif d’un club
Comment expliquer la fragilité des Français sur la natation ?
Il y a d’abord une question d’équipement. En Charente, il y a aujourd’hui deux piscines couvertes en fonctionnement. C’est peu. Ce sous-équipement se retrouve aussi dans les métropoles. Notre parc est souvent vétuste, issu de programmes des années 70 dont la rénovation tarde. Les projets de création d’équipements sont confiés à des bureaux d’études qui privilégient la dimension « bien-être » censée être rentable. Mais c’est souvent peu cohérent dans les zones rurales, et cela fait monter la facture, ce qui dissuade les collectivités de s’engager. Parallèlement, en France, il y a eu une explosion des piscines individuelles. On a donc un peu laissé augmenter les risques sans se donner les moyens de diffuser une culture aquatique.
L’enseignement de la natation est-il adéquat ?
Face à cette situation, en tant que professionnels de l’enseignement, n’a-t-on pas à se remettre en question sur ce que l’on propose et sur le discours que l’on tient aux parents ? Concrètement, on n’apprend pas à nager en 10 leçons. Ces dix leçons sont essentielles, mais elles ne suffisent pas. Et la première question qu’il faut se poser, c’est qu’entend-on par apprendre à nager ? S’agit-il de maîtriser parfaitement les gestes des quatre nages ou d’être capable de regagner le bord en sécurité ? Or, on a un peu le même problème que dans l’apprentissage de l’anglais : cela ne sert à rien de maîtriser l’accent d’Oxford si vous n’êtes pas capable de demander votre chemin à Londres !
On est trop attaché à la forme ?
Il y a beaucoup d’hétérogénéité dans l’apprentissage. À l’école, par exemple, ce ne sera pas la même chose si l’enfant peut bénéficier d’une structure ouverte toute l’année avec des maîtres nageurs en nombre suffisant pour s’investir ou s’il a seulement accès à une piscine ouverte au mois de juin avec le seul appui d’un instituteur aidé de quelques parents d’élèves. Sans faire offense à personne, l’apprentissage de la nage est très spécifique. On voit encore des enfants obtenir leur brevet de 25 mètres en faisant la grenouille et sans avoir jamais mis la tête sous l’eau. Certes, ils peuvent traverser la piscine et c’est souvent ce que demandent les parents. Mais si l’enfant tombe à l’eau, il ne sortira pas seul.
Quel est le bon parcours pour apprendre à nager ?
Malgré nos centaines de kilomètres de côte, nous n’avons pas de culture aquatique. Or, il faudrait intégrer la nage dans les apprentissages essentiels avant 7 ou 8 ans. Les séances « bébé nageurs » devraient être obligatoires. On n’y apprend pas à nager, mais dès 6 mois, l’enfant peut jouer, mettre la tête sous l’eau et acquérir des sensations. C’est essentiel de passer du temps dans l’eau. Ensuite, vient l’apprentissage. L’objectif devrait être a minima de pouvoir se débrouiller dans l’eau. Les classiques « 10 leçons » ne suffisent pas, elles doivent se compléter d’une pratique régulière. Enfin, si l’enfant le souhaite, on peut entrer dans une phase de maîtrise technique des nages. Commence alors l’apprentissage d’un sport.






