Covid-19
Ouest-France du 17 avril 2021
Avec plus de 100 000 morts à cause du Covid-19, la France fait tristement partie des huit pays les plus endeuillés au monde. Un chiffre qu’il faut toutefois prendre avec de nombreuses pincettes, car la taille de la population, son âge ou encore la fiabilité des données statistiques modifient clairement le classement mondial.
Si l’on s’appuie sur le nombre brut de personnes décédées du Covid-19, le bilan français est éloquent. Avec plus de 100 000 morts au compteur depuis le 15 avril, la France fait partie des huit pays les plus endeuillés au monde par l’épidémie de coronavirus derrière les États-Unis, le Brésil, le Mexique, l’Inde, le Royaume-Uni, l’Italie et la Russie.
Mais comment comparer les données des États-Unis qui accueillent 330 millions d’habitants et des nations comme la République de Saint-Marin et ses 33 000 âmes ? « 100 000 morts en France ou au Luxembourg, ce n’est pas pareil », insiste France Meslé, directrice de recherche à l’Institut national d’études démographiques (Ined). Rapporter le nombre de décès à la taille de la population paraît donc un prérequis plus que nécessaire.
Les plus forts taux de décès dans douze pays du continent européen
À ce jeu-là, Saint-Marin grimpe tout en haut de ce sombre classement avec 256 décès pour 100 000 habitants, juste derrière la République tchèque (263), assez loin devant les États-Unis (172), le Brésil (171), respectivement en 13e et 14e positions, et à plus forte raison la France qui pointe alors à la 23e place (148).
À ce jeu-là, le Vieux continent semble bien mal loti et recense les douze pays avec les plus forts taux de décès du Covid pour 100 000 habitants. Dans l’ordre : République tchèque, Saint-Marin, Hongrie, Monténégro, Slovénie, Bulgarie, Belgique, République de Macédoine, Slovaquie, Royaume-Uni, Bosnie-Herzégovine et enfin l’Italie.
« Il est clair que l’Europe et les États-Unis ont commis des erreurs critiques, à maintes reprises, donnant au virus un avantage majeur tandis que les pays asiatiques ont atteint des degrés de contrôle plus élevés, même si cela a été parfois fait, par exemple en Chine, aux dépens de droits individuels », commente Amesh Adalja, chercheur à l’institut américain Johns Hopkins.
Le rôle essentiel de la démographie
Mais il serait trompeur de s’arrêter à cette image et probablement injuste d’en tirer des conclusions hâtives sur la qualité de la gestion de la crise dans tel ou tel pays.
Avec un virus qui touche plus durement les personnes âgées, la démographie joue en effet un rôle essentiel dans cette pandémie. « Les pays avec une population plus jeune s’en tireront mieux », complète Amesh Adalja. Et si l’on met de côté le Japon qui fait figure d’exception, les vingt pays au monde qui affichent l’âge moyen le plus élevé appartiennent tous au continent européen.
La moyenne d’âge est par exemple de 45 ans en Italie contre 15 ans au Niger. Un critère comme la proportion de personnes de plus de 65 ans pourrait même être, dans le cadre de cette épidémie, plus pertinent que l’âge moyen.
Le facteur géographique à prendre en compte
Autre facteur à ne pas négliger pour comprendre les ravages du Covid-19 : la géographie. La densité de population parce que la contamination n’est pas la même en milieu urbain ou dans les espaces ruraux, le climat qui joue aussi sur la propagation du virus, ou encore la position du pays sont autant de paramètres à étudier. « La place centrale de la Belgique dans l’Europe conduit à une mobilité différente qu’en Suède », souligne par exemple l’institut de santé publique belge Sciensano.
En Belgique, pays qui a longtemps été montré du doigt avec un taux de mortalité par habitant très élevé, on pointe aussi la manière dont sont comptés les morts, sans homogénéité d’un pays à l’autre. « L’accès aux tests étant très limité au début de l’épidémie, le nombre de décès confirmés aurait beaucoup sous-estimé la mortalité réelle par Covid », explique aujourd’hui l’institut Sciensano.
La Belgique a donc fait le choix au printemps dernier d’inclure dans ses statistiques les personnes qui présentaient les symptômes du Covid-19 mais sur lesquelles le diagnostic n’avait pas été formellement confirmé par un test. « Certains pays n’ont compté que les décès à l’hôpital alors que la Belgique a également comptabilisé les décès dans les institutions résidentielles (les maisons de repos et de soins, les résidences psychiatriques, pour personnes handicapées…) et à domicile », ajoute encore l’institut. D’autres ont fait le choix d’englober tous les patients décédés et testés positifs, même si la principale cause du décès n’était pas le virus.
La pandémie parfois très sous-estimée
« Les sources ne couvrent pas exactement les mêmes choses », confirme France Meslé. En France par exemple, les décès à domicile du Covid-19 ne sont pas comptabilisés « parce qu’on n’a pas les moyens de le faire », poursuit la directrice de recherche. Le chiffre, sans doute peu élevé, estimé à 5 %, ne changerait cependant pas radicalement la donne. Ailleurs, l’impact réel de la pandémie est parfois très sous-estimé.
« Il y a certains pays pour lesquels les statistiques ne fonctionnent pas toujours très bien », acquiesce France Meslé. Le degré de transparence politique est aussi parfois mis en cause.
En Russie, seuls les patients décédés à l’hôpital et avec plusieurs tests positifs effectués de leur vivant sont comptabilisés et, d’après le journal Le Monde , il faudrait multiplier les chiffres officiels par trois voire quatre pour s’approcher de la réalité. En Pologne, sur 486 000 décès, « seuls » 28 500 ont été attribués au Covid-19, à cause des insuffisances de la politique de test.
En Inde, plus de deux décès sur trois surviennent à domicile, sans que la raison ne soit déterminée et les corps sont le plus souvent incinérés dans la journée.
Peu de tests effectués en Afrique
Le continent africain, qui représente 15 % de la population mondiale, n’enregistre que 4 % des victimes du Covid-19, note encore Le Monde . La réaction précoce des gouvernements face à l’épidémie, la jeunesse de la population, la faible insertion de l’Afrique dans l’économie mondiale, le climat favorable ou un certain savoir-faire dans la gestion des épidémies peuvent expliquer ce faible pourcentage. Mais là encore, la mortalité en lien avec le Covid-19 semble néanmoins sous-évaluée.
Un article publié en décembre 2020 sur la plate-forme en ligne MedRxiv par une équipe de chercheurs internationaux montre que sur 364 cadavres d’un hôpital de référence en Zambie, 70 sont apparus positifs au Covid-19 par une analyse post-mortem. Seulement six personnes avaient été testées avant leur décès. « Les cas de Covid-19 ont été sous-déclarés parce que les tests étaient rarement effectués, et non parce que le Covid-19 était rare », écrivent les scientifiques.
Les données de surmortalité : « un terrain plus sûr »
Avec toutes ces difficultés d’interprétation de la mortalité brute ou par millier d’habitants, certains préfèrent s’appuyer sur la surmortalité. « On compare alors le nombre de décès observés au nombre de décès attendus s’il n’y avait pas eu d’épidémie, détaille France Meslé. C’est un terrain plus sûr. » Sont alors intégrés les morts directement imputables au Covid-19, celles pour lesquelles le coronavirus a contribué à fragiliser l’organisme, et d’autres origines liées par exemple à la situation de confinement.
« Il est possible que le renoncement ou le report de consultations ou de soins aient conduit à des dégradations de l’état de santé et à une augmentation de la mortalité pour d’autres causes pendant cette période », souligne l’Ined. À l’inverse, France Meslé et son collègue Gilles Pison ont constaté que le nombre de décès enregistrés en France métropolitaine avait grimpé de 55 000 entre 2019 et 2020, ce qui est « nettement moins » que les 68 000 décès imputés au Covid-19 en 2020. « Cela vient du recul d’autres causes de décès comme la grippe et les accidents de la circulation, écrivent les deux chercheurs. D’autres causes de décès ont aussi probablement reculé comme le diabète, les maladies cardiovasculaires et l’insuffisance respiratoire chronique. Une partie des personnes fragiles souffrant de ces maladies sont en effet mortes du Covid-19 alors qu’elles seraient de toute façon décédées en 2020, même en l’absence d’épidémie. »
Un indicateur « plus objectif »
Des événements exceptionnels comme la canicule d’août 2020 en Belgique ou la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan induisent aussi une surmortalité sans lien avec le Covid-19. Malgré ces réticences, une équipe de scientifiques germano-israélienne juge cet indicateur « plus objectif » pour mettre en parallèle le nombre de décès d’un pays à l’autre.
Ils ont publié en janvier 2021 sur la plate-forme MedRxiv un article qui n’a pas encore été validé par leurs pairs et dans lequel ils comparent la surmortalité dans 77 pays. Premier enseignement : le nombre de décès par Covid-19 dans le monde pourrait être « au moins 1,6 fois plus élevé » que le nombre signalé de décès confirmés, avancent les chercheurs. Ils confirment par ailleurs que plusieurs pays sous-estiment certainement les données au premier rang desquels l’Ouzbékistan, le Kazakhstan, la Biélorussie, l’Égypte et la Russie.
Pérou, Bulgarie, Mexique affichent la surmortalité la plus élevée
D’après la mise à jour du 16 avril et avec un nombre de pays analysés porté à 89, la surmortalité pour 100 000 habitants donne ainsi un tout autre tableau que celui du nombre de décès en valeur brute ou rapporté à la taille de la population.
Avec ce classement, c’est le Pérou qui payerait le plus lourd tribut face à cette épidémie avec une surmortalité de 471 morts pour 100 000 habitants, suivi par la Bulgarie (341), le Mexique (317) et la Russie (302). Assez loin devant le Brésil qui descend à la 23e place (188 morts supplémentaires pour 100 000 habitants) ou encore les États-Unis et le Royaume-Uni, au coude à coude avec 179 décès additionnels.
Avec une surmortalité de 89 morts pour 100 000 habitants, la France rétrograde en 51e position.
