Prothèse de cerveau
Sud-Ouest du 21 septembre 2020
Un chercheur invente une prothèse de cerveau
BORDEAUX Timothée Lévi a découvert comment faire passer une information de neurones artificiels à des neurones naturels en temps réel. Une première
Au-delà de la vanne prédisant un vaste marché pour la prothèse de cerveau, l’invention a réellement un caractère universel. Timothée Lévi, chercheur au CNRS à Bordeaux et maître de conférences à l’Université de Bordeaux au laboratoire Intégration du matériau au système (IMS), au CNRS et à l’IUT Bordeaux, a découvert comment faire passer une information de neurones artificiels à des neurones naturels, et inversement, en moins d’une milliseconde. Le fait de parvenir à faire communiquer la technologie et le biologique en boucle fermée et en temps réel est une première mondiale. Timothée Lévi, en partenariat avec l’université de Tokyo, de Tel Aviv et Ikerbasque Bilbao, a publié en mai 2020 dans «Nature Scientific Reports », ce qui vaut reconnaissance de sa découverte.
Réparer les lésions cérébrales
Le chercheur bordelais et son équipe ont développé un nouveau prototype de neuroprothèse visant à réparer des lésions cérébrales. « Les stimuli du système artificiel sont ainsi transformés en activités neuronales dans le système biologique», résume-t-il.
Le Bordelais mène ses recherches depuis 2015 mais ce sujet avait déjà été défloré par l’université de Bordeaux, avec la professeur Sylvie Renaud et Gwendal Lemasson, neurochirurgien et professeur. « Ils faisaient partie des trois groupes dans le monde travaillant sur ce thème et avaient démontré que des neurones artificiels pouvaient envoyer une information à des neurones naturels. Nous avons poursuivi leurs travaux en démontrant que naturels et artificiels peuvent fonctionner en boucle fermée et en temps réel», précise le chercheur.
«L’âme est-elle artificielle?»
Il vient tout juste de rentrer de Tokyo, il y a trois semaines, après trois ans en détachement. Le scientifique avait «toujours rêvé» de fouiller l’âme humaine. «Quand j’étais petit, je me demandais si l’on pouvait recréer artificiellement les pensées et la conscience. Et donc, si on le pouvait, cela signifierait-il que l’âme est artificielle? » Aujourd’hui, il rêve de parvenir à fournir des outils qui, dans le cerveau, pourraient recréer la mémoire et lutter ainsi contre les conséquences des maladies neurodégénératives telles les maladies d’Alzheimer, de Parkinson ou réparer les lésions cérébrales. Insérés dans la moelle épinière, les neuroprothèses pourraient améliorer le quotidien des personnes tétraplégiques.
Après un bac scientifique, ce Talençais a poursuivi ses études à l’ENSEIRB-MATMECA de Bordeaux, passionné par la biologie («mais mes parents voulaient que je fasse maths !»), il s’est intéressé à l’électronique appliquée puis a effectué son doctorat à Bordeaux, poursuivi en post-doc au CEA de Grenoble, poursuivi à Tokyo après avoir obtenu une délégation du CNRS.
«On n’ose pas y croire»
«Je me souviens d’un moment précis durant nos travaux, raconte-t-il. À l’université de Tel Aviv, nous avions entamé nos recherches, le matin, avec un vidéoprojecteur modifié qui envoyait des flashs de lumière bleue vers les neurones naturels contrôlés par les neurones artificiels. C’était les vacances, la fac était vide. Vers 23 heures, on commence à noter que les neurones naturels répondent aux sollicitations des neurones artificiels. Là, on n’ose pas y croire. On se dit: « Pas de fausse joie », alors on réitère l’expérience durant des jours et cela fonctionne.»
La publication dans « Nature Scientific Reports » a lieu deux ans après. Pour passer à l’application humaine qui reste encore lointaine, il faudra développer de nombreuses expériences et donc de lourds budgets, «plus à la portée des Américains ou de la Chine».
Le petit garçon qui s’interrogeait sur l’âme humaine trouvera peutêtre sa réponse. «Je crois que l’âme ne peut pas être artificielle…» sourit le chercheur.
