Sud-Ouest du 25 octobre 2021 

Réchauffement climatique : la fonte du permafrost est une bombe à retardement

2021 10 26 réchauffementAvec la hausse des températures, le sol souterrain gelé commence à fondre, entraînant des émissions de gaz à effets de serre qui à leur tour accélèrent le réchauffement climatique

Entouré de montagnes enneigées, le plateau de Stordalen est un vaste marécage de tourbe. Une étrange odeur d’œuf pourri vient y troubler l’air pur du Grand Nord suédois. Nous sommes en Arctique, à une dizaine de kilomètres de la petite ville d’Abisko, où le réchauffement climatique est trois fois plus rapide qu’ailleurs dans le monde.

Plantée dans les marais, une nacelle aux allures de capsule spatiale révèle l’importance insoupçonnée de ce lieu perdu aux confins du monde. Ici, les scientifiques scrutent la fonte du sol souterrain gelé, connu sous le nom géologique de permafrost (ou pergélisol).

2021 10 26 réchauffement 2Longtemps verrouillés dans le permafrost, les gaz à effet de serre s’en libèrent aujourd’hui. Entre le méthane (CH4) et le dioxyde de carbone (CO2), le permafrost contient quelque 1 700 milliards de tonnes de carbone organique, presque deux fois la quantité de carbone déjà présente dans l’atmosphère. Le méthane perdure 12 ans dans l’atmosphère, contre des siècles pour le dioxyde de carbone, mais il a un effet de serre 25 fois plus puissant que le CO2. Les scientifiques ont prévenu : la fonte du permafrost est une « bombe à retardement » pour le climat.

Cercle vicieux

Dans les années 1970, « quand les chercheurs ont commencé à examiner ces terrains, ces étangs n’existaient pas », explique Keith Larson, coordinateur pour le Centre de recherches sur l’impact du réchauffement climatique à l’Université suédoise de Umea basé à la Station de recherches scientifiques d’Abisko.

Le permafrost - sol qui reste gelé en permanence deux ans consécutifs - s’étend sous un quart des terres de l'hémisphère nord. À Abisko, il fait jusqu’à une dizaine de mètres d’épaisseur et remonte à des milliers d’années. En Sibérie, il peut atteindre plus d’un kilomètre de profondeur et être vieux de centaines de milliers d’années.

2021 10 26 réchauffement3Avec la hausse des températures, le permafrost commence à fondre. Les bactéries présentes dans le sol décomposent la biomasse stockée dans le sol gelé, ce qui entraîne des émissions de dioxyde de carbone et de méthane, gaz à effets de serre qui à leur tour accélèrent le réchauffement climatique. Un redoutable cercle vicieux.

Non loin d’Abikso, dans le marais de Storflaket, la chercheuse Margareta Johansson enregistre la fonte du permafrost depuis 13 ans et constate que la couche « active » s’accroît d’années en années. « Depuis que les mesures ont commencé en 1978, elle s’épaissit de 7 à 13 centimètres tous les dix ans », explique cette géophysicienne de l’Université suédoise de Lund. « Ce congélateur qui a gardé les plantes congelées pendant des milliers d’années a stocké le carbone qui est relâché au fur et à mesure que la couche active s’épaissit ».

Point de non-retour ?

D’ici 2100, si les émissions de CO2 ne sont pas réduites, le permafrost pourrait avoir « considérablement » fondu, ont prévenu les scientifiques du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) des Nations unies. La température annuelle moyenne dans l’Arctique a augmenté de 3,1 degrés C depuis un demi-siècle, contre 1 °C sur la planète dans son ensemble, a prévenu en mai le Programme de surveillance et d’évaluation de l’Arctique (Amap).

Le permafrost pourrait-il atteindre un « point de basculement » climatique, ce seuil critique au-delà duquel la libération de CO2 et de méthane est inéluctable et le changement de l’écosystème irréversible, selon la définition du Giec, avec le risque de perturber l’ensemble du système planétaire ?

Les scientifiques s’inquiètent par exemple de voir la forêt tropicale amazonienne se transformer en savane ou les calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique occidental disparaître. « Si tout le carbone congelé devait s’échapper (du permafrost), cela triplerait quasiment la concentration de carbone dans l’atmosphère », note Gustaf Hugelius, expert des cycles du carbone et du permafrost à l’Université de Stockholm.

Le problème majeur, c’est que la fonte du permafrost et la libération de carbone se poursuivra même si toutes les émissions humaines cessaient immédiatement.

Failles dans le sol

À Abisko, on peut déjà voir les signes de la fonte du permafrost. Ici, des failles dans le sol et des petits glissements de terrains émergent. Là, des poteaux téléphoniques penchent sous l’effet des mouvements du sol.

En Alaska, où le permafrost est présent sous 85 % du territoire, des routes sont détruites. En Sibérie, des villes entières commencent à se lézarder du fait du glissement des fondations. À Yakoutsk, la plus grande ville au monde bâtie sur du permafrost, des habitations ont dû être détruites.