Sud-Ouest du 14 octobre 2021

2021 10 14 SO Covid long le virus ne les lâche plus

Sud-Ouest du 14 octobre 2021 

Dans le « brouillard cérébral » du Covid long 

La pandémie s’éternise, et les patients souffrant de symptômes résistants après une infection inquiètent les autorités sanitaires

2021 10 14 brouillardAu CHU de Bordeaux, le docteur Betrand Glize spécialiste du service médecine physique et de réadaptation avec Mathilde Carlsberg neuropsychologue et Hannah Lemistre, orthophoniste. THIERRY DAVID/ “SUD OUEST”

Aurélie, 41 ans, chef de projet à l’international. Mariée, deux enfants, elle vit en Lot-et-Garonne, voyage partout, anglais parfait, maîtrise les accents venus de tous les pays européens. La femme sur qui on compte, du genre qui ne faillit pas. Bref. 

En octobre 2020, elle est testée positive au Covid-19. « Sinusite d’enfer, bouffées de chaleur, courbatures, perte de goût et d’odorat, sans fièvre, relate-t-elle. J’ai été malade avec ces symptômes pendant dix jours. Puis plus rien, sinon une toux et une fatigue énorme. Je n’avais jamais connu une telle fatigue. » 

Confinement oblige, elle reprend le boulot en télétravail, ne voyage pas… mais même à la maison, elle sent bien qu’elle n’y arrive plus. « C’est simple, je ne comprenais plus rien pendant les réunions en visio. J’écoutais… et rien. Et moi, je n’arrivais plus à m’exprimer, je ne trouvais pas les mots, se souvient-elle. Jusqu’au jour où je dis à mon fils d’arrêter la machine à laver, et impossible de dire ce mot, j’ai montré du doigt la boîte blanche là-bas… » Elle consulte, son premier arrêt maladie dure un mois. « Dormir, dit-elle. Je ne pouvais plus discuter au-delà de dix minutes sans m’endormir. Les maux de tête, les vertiges, les acouphènes se sont multipliés. J’ai repris le travail après un mois. De chef de projet, je suis devenue consultante en projet. La chute. » À la fin de l’été, après un second arrêt de travail, Aurélie traîne les mêmes symptômes : « Dans le brouillard cérébral, avec cette sale impression d’être idiote alors que j’ai construit ma vie sur le fait que je ne l’étais pas. » 

Unité Cognition et Langage 

Elle prend rendez-vous avec le service de médecine physique et de réadaptation du CHU de Bordeaux, dont elle apprend qu’il existe une consultation « covid long » et entre dans un protocole de thérapie cognitive et d’auto-rééducation à distance, avec l’équipe : Bertrand Glize, médecin physique et de réadaptation, Mathilde Carlsberg, neuropsychologue, Hannah Lemistre et Sophie Arrheix-Parras orthophonistes. Ensemble, ils ont monté l’unité Cola (cognition et langage). 

Après quelques semaines de rééducation, Aurélie va un peu mieux. « Une fois par semaine, chaque lundi j’ai une téléconsultation avec l’unité Cola. Elle m’évalue, puis adapte des exercices que je dois pratiquer seule. Et je progresse, je me rends compte que j’étais au fond du seau, que j’étais incapable de faire deux choses en même temps, et que je sors de la brume épaisse. Les exercices m’obligent à restaurer des schémas de pensée que j’avais perdus, comme si je reconstruisais des connexions. Ça marche, et ça me fait un bien fou. » 

Explorer ces pathologies 

L’unité Cola du CHU de Bordeaux compte une file active de 60 patients environ, pour la plupart des personnes qui ont souffert d’un AVC. Parmi elles, une vingtaine est, à l’instar d’Aurélie, des jeunes gens qui ont été victimes d’une infection au Covid-19, plutôt bien supportée, et traînent des symptômes résistants. Le docteur Bertrand Glize et son équipe pluridisciplinaire, en lien étroit avec les infectiologues du CHU, dont le professeur Denis Malvy, ont relevé leurs manches pour prendre en charge ces « Covid longs », de la façon la plus opportune possible. 

« Nous sommes face à un nouvel enjeu de santé publique, avec des personnes malades qui n’arrivent plus à travailler, à retrouver une vie sociale, que nous apprenons à peine à prendre en charge, étant donné que nous sommes dans une phase de découverte. Nous n’avons que 18 mois de recul, explique-t-il. Nous savons que le virus pénètre dans le système nerveux central, et qu’apparaissent des lésions directes ou indirectes avec des symptômes variés, très éloignés de l’infection. On est encore dans le questionnement, dans l’exploration. Alors on invente des nouvelles formes de thérapies, on échange entre spécialistes, on travaille ensemble. » 

Un réseau ville-hôpital 

Le professeur Denis Malvy, infectiologue, rappelle la diversité des symptômes, avec une atteinte pulmonaire et des séquelles systémiques, des problèmes neurologiques, de sommeil, troubles digestifs, maux de tête, épuisement, des signes neurologiques. « On s’attache aujourd’hui, dit-il, à décrypter ces troubles, à les débusquer – ces troubles sont souvent invisibles – pour les prendre en charge le mieux possible. Car, on ne sait pas ce que va générer ce virus à très long terme. D’où l’intérêt de repérer les patients très vite et de les traiter. Il faut créer un réseau ville-hôpital – ce qu’est en train de construire l’ARS est indispensable – avec en première lignes les médecins généralistes, puis la médecine hospitalière de spécialité. »

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Sud-Ouest du 14 octobre 2021 

COVID-19 / MÉDIAS : La vérité scientifique et les politiques 

La gestion politique de la crise sanitaire s’est appuyée sur l’éclairage scientifique. Elle s’en est parfois affranchie. L’une et l’autre ont été contestés par certains. Les Tribunes de la Presse reviennent sur cette séquence médiatique

2021 10 14 vérité« Nos décideurs et la presse sont dans l’instantané. Mais comment réagir immédiatement à un événement dont la déclinaison n’est pas encore aboutie ? »ARCHIVES GUILLAUME BONNAUD /« SUD OUEST » 

«La pandémie du Covid-19 a mis en évidence le fossé qui sépare les scientifiques des politiques et la méfiance d’une partie de l’opinion publique. » C’est en partant de ce constat que le 11 e festival des Tribunes de la Presse proposera, cet après-midi au TNBA de Bordeaux, d’ouvrir le débat : « Les scientifiques détiennent-ils la vérité ? » Parmi les conférenciers (1), le professeur Denis Malvy, spécialiste des maladies infectieuses au CHU de Bordeaux, membre du Conseil scientifique. Pourtant en première ligne, il ne partage pas cette impression de « méfiance ». « Je ne pense pas que la parole scientifique ait perdu de son crédit pendant la pandémie. » 

Reste que les anticipations réalisées par les politiques et les scientifiques au début de la crise (arrivée du coronavirus en Europe…) ont parfois été prises en défaut. « On n’est pas là pour faire des prophéties, plaide le médecin. Je relisais ce que je publiais, avec des collègues, quelques semaines avant l’arrivée du Covid. On édictait très bien le scénario de ce dont on avait besoin pour assumer une crise sanitaire. On avait les codes, les avertissements… Mais est-ce que les sociétés étaient préparées ? Sans doute pas… » 

« Dans l’instantané » 

Pas de prophétie, mais plutôt des scénarios… et de la collégialité. « On ne produit pas de l’information dans son coin, d’un claquement de doigts, et en disant ‘‘j’ai trouvé le truc et ça va sortir de Bordeaux’’… » Toute ressemblance avec des personnages existants est sans doute fortuite. 

L’incompréhension de la « vérité » scientifique – Denis Malvy préfère parler de « factualité » – vient peut-être davantage d’un problème de tempo, accéléré par les nouveaux moyens de communication. « La grippe de Hong Kong, en 1973, avait fait autant de morts que le Covid. Mais elle ne s’était pas vue. On a changé d’époque. Nos décideurs et la presse sont dans l’instantané. Mais comment réagir immédiatement à un événement dont la déclinaison n’est pas encore aboutie ? » 

Il a été reproché aux responsables politiques, durant la crise, d’avoir « laissé les scientifiques décider ». Ce n’est pas du tout l’expérience qu’en garde le Pr Malvy. « Nous ne sommes pas là pour susciter ce que sera la décision. Nous déclinons deux, trois ou quatre scénarios à l’aune de ce qu’on connaît… Ensuite c’est au décideur de choisir. » 

Le Pr Malvy regrette toutefois que « la science ait été meurtrie, pendant la crise, par des semi-sachants qui ont donné une image déplorable, à la fin du printemps 2020. Il y avait ces combats de petits coqs sur les plateaux télévisés avec des journalistes qui jouaient les M. et Mme Loyal face à des scientifiques en train de s’énerver et de s’insulter… Et ce n’est pas à la gloire de la presse non plus. » 

«Heureusement, constate l’épidémiologiste, les choses se sont tassées, chacun prenant la mesure de sa propre responsabilité et de la nécessité de ne pas ajouter du vacarme au désordre. » 

(1) Avec le journaliste Olivier Postel-Viney et le chimiste et enseignant Marc Fontecave. De 15 à 16 heures, salle Vitez, TNBA.