Sud-Ouest du 6 septembre 2021 

CHU DE BORDEAUX : Aux urgences, un été en surchauffe

Patients en souffrance des heures sur des brancards, équipes soignantes débordées, pompiers excédés… Les urgences de Pellegrin ont vécu un été difficile. Explications

2021 09 06 chuL’entrée des urgences de l’hôpital Pellegrin (CHU de Bordeaux). Les patients attendent leur tour. THIERRY DAVID/ « SUD OUEST » 

La voix étranglée, il souhaite être le porte-parole de ses homologues. Didier (son prénom a été changé) est aide-soignant aux urgences de Pellegrin (CHU de Bordeaux) depuis plus de cinq ans. « On n’a jamais vécu ça, certains de mes collègues bossent ici avec passion depuis trente ans. Pareil. Du jamais-vu. » Il dénonce la fermeture de 730 lits dans l’hôpital public bordelais, durant l’été. « Chaque jour, nous savions que nous aurions 30 patients à placer et, en moyenne, il ne nous restait que deux lits disponibles. Équation impossible. » 

Que s’est-il passé aux urgences du CHU cet été ? Des heures avant une prise en charge, des patients en souffrance sur des chaises ou des brancards, des soignants qui courent partout sans jamais s’arrêter. 

Absentéisme et fatigue 

Début août, un mouvement de grève est lancé par quatre syndicats du Service départemental d’incendie et de secours de la Gironde. Les pompiers s’élèvent, notamment, contre l’explosion des temps d’attente aux urgences. 

Le professeur Philippe Revel, chef du pôle des urgences au CHU, atteste d’une situation particulièrement tendue. « Juillet et août on est passé de 190 passages par jour à 220 en moyenne, assure-t-il. Nous avons fait face à deux phénomènes : la quatrième vague de Covid avec des patients très lourds et le fait que d’autres urgences de la métropole – Robert-Picqué, la clinique Mutualiste, la clinique des 4 Pavillons – ont fermé leurs portes la nuit. Donc, tout a afflué vers nous. » 

Didier, tout comme Nicole, médecin du service (son prénom a été modifié) estiment que l’équipe a fait face, malgré un sous-effectif chronique. 

« Cet été, il y avait les vacances des uns, normal, mais aussi l’absence chronique d’une quinzaine de paramédicaux en arrêts maladies. Des intérimaires ont été recrutés pour les remplacer, dénonce Didier, mais ils n’ont ni les gestes, ni l’assurance ni la formation adaptés. Impossible de les laisser seuls. » 

L’aide-soignant se souvient d’avoir constaté qu’un patient entré à 13 heures était encore là, à 7 heures le lendemain matin. Avec juste un début de diagnostic. Il a vu des patients des nuits entières sur un brancard. « Ils étaient en colère, c’est logique : les attentes duraient jusqu’à huit ou neuf heures. On enchaînait sur les plus urgents. » 

« Les patients Covid nécessitent une prise en charge pointue, très lourde, reprend Nicole. Ils sont placés en isolement pour ne pas infecter les autres… On les gardait en Unité d’hospitalisation de courte durée presque une semaine, alors que cette unité n’est pas faite pour ça. » 

« Les nuits étaient aussi terribles, épuisantes que les journées, ajoute Didier. Et quand je rentrais chez moi après le boulot, je n’étais pas content de mon travail, j’avais le sentiment de ne pas avoir été à la hauteur, c’est dur, moralement. » 

La fuite des internes 

La direction du CHU, ayant pris la mesure de la situation, a tenu quasi quotidiennement une cellule de crise avec les urgences pour trouver des parades, au jour le jour. « L’explication vient du fait que nous étions dans une période de conjonction entre une fourchette haute de fréquentation des urgences et la période des vacances des soignants. » a estimé au mois d’août Stéphanie Fazi-Leblanc, directrice adjointe. 

Le professeur Philippe Revel ajoute que la quatrième vague de Covid a été « très mal supportée par les équipes soignantes, déjà au bout du rouleau ». Ainsi, parmi la vingtaine de médecins junior qui ont travaillé au sein des urgences cet été, pratiquement aucun n’a souhaité rester dans ce service. Là encore, du jamais-vu. « Certes, la charge de travail ces derniers mois a été un facteur déterminant, admet-il, mais je pense qu’ils préfèrent les petits hôpitaux où l’activité est plus variée. Il va falloir réfléchir à la manière de les retenir… » 

Épuisement des troupes 

Depuis le début du mois, la tension s’est calmée aux urgences, mais les syndicats signalent un épuisement des troupes, et beaucoup de burn-out parmi les soignants. 

« Après autant de tensions, quasiment deux ans de pandémie, les soignants sont fatigués, on ne pouvait pas les priver de vacances. Nous avons évité de rappeler les vacanciers cet été, mais on n’en était pas loin. Nous sommes très vigilants face à ceux que nous sentons flancher, on les protège mais, on aimerait bien pouvoir souffler un peu. » 

Clairement, les urgences du CHU ne sont plus adaptées à la situation démographique et sanitaire de l’agglomération, le projet d’établissement validé en a pris la mesure. Un chantier devrait débuter à Pellegrin et un autre à l’hôpital du Haut-Lévêque, qui verront l’ouverture de nouvelles urgences d’ici à 2027-2028 et la fermeture de celles de Saint-André.

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