Sud-Ouest du 19 août 2021 

Après la noyade en Charente-Maritime : quels sont les pièges de l’Estuaire de la Gironde ?

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Plus vaste estuaire d’Europe, celui de la Gironde recèle de particularités et de pièges, y compris au niveau des plages qui le bordent. Des spécialistes les décryptent, après la noyade vendredi 13 août d’une fillette de 11 ans à Meschers-sur-Gironde

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Pas plus que la vie, l’estuaire de la Gironde n’est pas un long fleuve tranquille… Le drame qui s’est joué vendredi 13 août à Meschers-sur-Gironde, devant la plage des Vergnes, rappelle de manière accrue et douloureuse le danger potentiel d’un plan d’eau qu’on croirait, à tort, plus sûr que l’Océan Atlantique dans lequel se jette le fleuve. Pauline, une fillette de 11 ans, a perdu la vie alors qu’elle se baignait avec quelques camarades de la même colonie de vacances.

« J’habite à côté de la plage des Nonnes, à Meschers. Il n’y a pas de courants, dans l’estuaire ! » L’assertion péremptoire de cette Michelaise « depuis trente ans » a tiré un sourire en réalité affligé à Arnaud Gayrin. « Même les locaux ignorent pour beaucoup les particularités de la Gironde », constate le président de la station royannaise de la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM).

« Un tapis roulant »

Pas de courants ? Au contraire ! « L’estuaire est un tapis roulant ! », décrit spontanément Jean-Marc Audouin, responsable du pôle nautique de la Communauté d’agglomération Royan Atlantique (Cara). Lui livre une lecture de navigateur, à voile ou à moteur, de cet impétueux estuaire de la Gironde, le plus vaste d’Europe (1). « On y navigue moins avec le vent qu’avec le courant. Nous sommes dans un entonnoir et comme dans tout entonnoir, les courants s’accélèrent. » Des courants forts, « allant de 2,5 à 5 nœuds », soit, a minima, une bonne vitesse de marche.

De manière constante, à marée montante, deux courants se croisent

« Les courants se manifestent particulièrement dans cette zone allant de la pointe de Talmont-sur-Gironde à celle de Suzac, à Saint-Georges-de-Didonne. La topographie sous-marine y est accidentée, avec des fonds très bas par endroits, pouvant atteindre 30 mètres à marée basse. L’eau tombe dans ces fosses, créant un effet de tourbillon. De manière constante, à marée montante, deux courants se croisent, même. Au-dessus, le courant de rivière ; en dessous, la marée montante. On sait aussi qu’à l’intérieur de l’estuaire, l’effet des marées se fait sentir avec un décalage d’une heure au moins avant ou après l’horaire annoncé de la basse ou pleine mer. Il existe même un annuaire des marées spécifique à l’estuaire ! »

Spécificités par plage

Les conches découpées dans la rive droite de l’estuaire de la Gironde présentent donc, elles aussi, des spécificités qu’il convient de connaître avant de s’y engager trop loin du bord. Directeur du Cercle nautique de Meschers-sur-Gironde, Dominique Mallochet maîtrise ces dynamiques, parfois différentes d’une plage à l’autre. Étonnamment, alors qu’elles sont distantes de quelques encablures seulement, les plages michelaises des Nonnes et des Vergnes ne « fonctionnent » pas de manière identique.

« Aux pointes rocheuses prolongeant les extrémités de la conche, aux Nonnes, se forme un courant qui circule dans la baie, pendant qu’un tourbillon se forme en même temps aux pointes », décrypte Dominique Mallochet. Cette dynamique peut évidemment surprendre le nageur non averti. D’autant que « le phénomène est plus puissant à marée descendante. Une fois les pointes rocheuses recouvertes par l’eau, le contre-courant existe toujours, mais moins fort. »

Les Vergnes, plus plate

Depuis cette plage des Nonnes où est implanté le Cercle nautique de Meschers-sur-Gironde, son directeur est aux premières loges pour constater chaque année le piège de ces courants traîtres. Et intervenir. Et à contre-courant d’une perception au moins intuitive, les forts coefficients de marée ne créent pas forcément les conditions les plus dangereuses. « Nous, on sauve des vies par petits coefficients, entre 45 et 60, et à mi-marée descendante ! »

Il n’y a « danger que lorsqu’on ne s’est pas renseigné sur les conditions propres à l’estuaire »

La plage des Vergnes, à quelques centaines de mètres en aval des Nonnes, présente déjà un autre profil, signe de la complexité de l’estuaire. Quand « aux Nonnes, à 20 mètres au-delà des bouées jaunes (2), on rencontre déjà le courant et qu’à 10 mètres encore, on trouve tout de suite un fond de 30 mètres », explique Dominique Mallochet, « la plage des Vergnes a encore une autre mécanique, moins puissante, car cette plage est plus plate, un peu plus exposée au vent d’Ouest », qui rabat la houle vers la rive. Elle ne présente pas moins ses propres dangers, pour qui se risquerait trop loin du bord à marée basse.

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Certes, cet estuaire de la Gironde est particulier, mais Jean-Marc Audouin, le responsable du pôle nautique de la Cara, se méfie toutefois du mot « danger ». « Il me semble inapproprié. Comme dans tout milieu naturel, il n’y a danger que lorsqu’on ne s’est pas renseigné sur les conditions propres à l’estuaire, aux conditions météorologiques à venir. »

(1) D’une superficie de 635 km², l’estuaire de la Gironde, addition des eaux de la Garonne et de la Dordogne, est le plus vaste estuaire d’Europe occidentale. L’influence de la marée se fait sentir, en amont, au-delà du bec d’Ambès.(2) Lesdites bouées jaunes délimitent la zone de baignade surveillée.