Sud-Ouest du 3 août 2021

Incendies : « L’État n’a pas de politique forestière »

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Ancien secrétaire général du Syndicat des sylviculteurs du Sud Ouest, Christian Pinaudeau souligne l’efficacité de la prévention contre les incendies dans les Landes de Gascogne. Dans son ouvrage, « Échec aux feux de forêt », il déplore que l’exemple ne soit pas suivi sur le bassin méditerranéen

Impliqué pendant quarante ans dans la sylviculture aquitaine, Christian Pinaudeau a bouclé une thèse consacrée à la gestion des risques d’incendie à la Faculté de droit et de sciences politiques de l’Université de Bordeaux. Ce travail de recherche a servi de socle à son ouvrage « Échec aux feux de forêt », publié chez L’Harmattan (339 p., 29 €). Il y détaille ce qui fait le succès de la défense contre les incendies dans le massif des Landes de Gascogne et par contraste, les failles de la prévention sur le pourtour de la Méditerranée.

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La Grèce, la Turquie et l’Italie se sont embrasées. Qu’est-ce que cette litanie de sinistres vous inspire ?

La répétition des feux de forêts dans la région méditerranéenne est tout sauf une surprise. Pour ce qui concerne la France, on dispose depuis dix ans d’un rapport qui démontre l’extension des zones forestières à risque jusqu’à la vallée de la Loire. Ce risque est encore plus fort pour des pays comme le Portugal, l’Espagne, l’Italie ou la Grèce. La multiplication des moyens de lutte n’arrête pas les grands incendies. Seule une politique systématique de prévention, planifiée sur le long terme, peut réduire les dégâts. Cette politique n’existe nulle part en Europe, hormis dans le Sud Ouest de la France. Ailleurs, c’est la fascination pour le feu qui prévaut. On réagit, on n’agit pas. Il y a une raison essentielle à ceci : quand on soigne la catastrophe, on met en scène les autorités et le caractère indispensable de leur intervention. La prévention, c’est moins spectaculaire…

Quelles sont les caractéristiques de ce modèle qui a fait ses preuves dans les Landes de Gascogne ?

La protection de la forêt repose sur un triptyque : prévention, prévision, lutte. Dans cet ordre. La lutte contre l’incendie, c’est le dernier recours, c’est déjà un échec. Dans le Sud Ouest, la gestion du risque incendie s’est développée dès la fin du XIXe siècle. Les propriétaires forestiers s’en sont emparés. Partout dans le massif se sont constituées des associations syndicales de DFCI (défense des forêts contre l’incendie) qu’ils financent. Après la Seconde guerre mondiale, on a mis l’accent sur l’aménagement du terrain : le quadrillage de la forêt, comme en ville. N’importe quel départ de feu est accessible par un réseau de pistes entretenues. Des points d’eau sont aménagés en fonction de la densité du massif. On débroussaille régulièrement. Tous les aménagements sont cartographiés de manière précise au GPS. Ce travail est complété par une surveillance continue des impacts de foudre. Et comme dans le département des Landes, par une détection précoce des sinistres par caméra - on se demande bien pourquoi ce système n’est pas adopté par les pays méditerranéens. Il faut savoir que le nombre de départs de feu est, chaque année, bien plus important dans le Sud Ouest que dans la forêt méditerranéenne française. Pourtant, les dégâts y sont nettement moindres.

Pourquoi ces recettes n’ont-elles pas été appliquées dans le Sud Est ?

Dès les années 1960, les politiques y ont fait le choix du développement de l’immobilier et du tourisme. On a bâti n’importe où. En 1975, un rapport de la Sécurité Civile sonnait l’alarme sur l’urbanisme anarchique. Personne n’en a jamais tenu compte. En fait, l’État n’a pas de pensée ni de politique forestière. Il produit de la réglementation sur la protection de la forêt, ce qui lui permet de se couvrir, mais il ne préoccupe pas de son application sur le terrain. On parle actuellement d’un plan de reboisement dans le cadre de France Relance. Une prévention bien pensée doit être un préalable. Sinon, on subventionne les incendies. L’argent part en fumée et la forêt aussi.

Vous écrivez que « le feu suit l’homme ». Est-ce à dire que les incendies n’ont rien de naturel ?

Il n’y a qu’une cause naturelle, c’est la foudre. Le reste, c’est l’homme. Rien ne m’agace plus que les commentaires sur les incendies causés par la sécheresse. La sécheresse ne déclenche pas de combustion spontanée. On voit très bien que les départs de feu, dans le Sud Ouest comme ailleurs, sont corrélés aux activités humaines. Ils démarrent le long des lignes électriques, ils suivent le tracé des routes, des autoroutes et des voies ferrées. Ils prennent naissance dans des zones forestières « mitées » par l’urbanisation. L’incendie qui a ravagé 850 hectares dans l’Aude à la fin du mois de juillet a démarré sur l’A 61. Je suis en désaccord avec les discours écologistes qui prétendent que le feu fait partie du cycle naturel de la forêt. Quand il part à cause de l’homme en bordure d’un lotissement, il n’a rien de naturel.