Sud-Ouest du 17 mars 2021 

2021 03 17 SO AstraZeneca c'est cuit

Axel Kahn à « Sud Ouest » : « La confiance va s’altérer » 

Généticien réputé et actuel président de la Ligue nationale contre le cancer, Axel Kahn était ce mardi matin face à la rédaction de « Sud Ouest ». Il y a évoqué le refus d’Emmanuel Macron de reconfiner le pays en janvier

2021 03 17 c'est cuit 

Le président de la Ligue nationale contre le cancer, Axel Kahn, était ce mardi à Bordeaux et dans les locaux de « Sud Ouest » pour lancer officiellement le Challenge Tour du monde contre le cancer. Du 1er au 20 avril, moyennant la somme de 4 euros, chaque volontaire peut marcher ou courir, seul ou en groupe, autant de kilomètres qu’il le veut (ou le peut), l’essentiel étant que la distance parcourue par tous les participants soit l’équivalent du tour de la terre, soit 40 000 km. 

Pendant plus d’une heure, dans les locaux de « Sud Ouest », Axel Kahn s’est livré à un « Face à la rédaction », répondant du tac au tac aux questions avec le même souci de la pédagogie et de la précision, poussant un vibrant « Oh merde ! » lorsque les cloches de la sonnerie de son portable le coupent en plein élan. Il a également été interrogé dans les locaux de TV7 avant de poursuivre ses activités bordelaises de médecin pleinement engagé contre le cancer. 

Emmanuel Macron vient de suspendre la distribution du vaccin AstraZeneca. Qu’en pensez-vous ? 

C’est une décision sanitaire et pas politique, contrairement au choix de confiner ou pas. On est confronté à une situation où les pays interrompent, les uns après les autres, l’utilisation de l’AstraZeneca en raison d’effets secondaires dont certains sont graves. Il s’agit certes des cas exceptionnels qui ne modifient pas, selon moi, le rapport bénéfices/ risques favorable au vaccin mais il est normal d’attendre les conclusions de l’Agence européenne du médicament qui va traiter toutes les données en sa possession. Les gens qui se sont indignés du retard d’Emmanuel Macron n’ont pas compris qu’il ne pouvait pas faire autrement. 

2021 03 17 c'est cuit2

Il y a quand même eu une petite cacophonie entre Emmanuel Macron et Jean Castex qui assurait qu’il n’y avait pas de raison de suspendre l’AstraZeneca. 

Ces gens-là ne sont pas prudents. Ce ne sont pas des spécialistes. Et même les spécialistes ne pouvaient pas prévoir cette évolution. Avec un produit nouveau comme ce vaccin, il faut être incroyablement prudent. C’est un vaccin vivant, à base d’adénovirus, qui peut entraîner des réactions inflammatoires ou de la fièvre. Ce n’est pas très grave, avec un peu de paracétamol. Ce qui m’a fait tiquer, c’est qu’il envoie au fond de leur lit 30 % des jeunes vaccinés. Je ne me rappelle pas avoir déjà vu un vaccin avec de tels effets secondaires. Mais l’AstraZeneca reste un vaccin efficace qui protège à 100 % des formes les plus graves. 

Il est même aussi efficace que les vaccins ARN qui n’ont pas d’équivalent dans l’histoire des vaccins, qui sont très bien tolérés et peuvent s’adapter aux nouvelles souches. Ce sera, à l’avenir, extrêmement important. D’ailleurs, si le monde était sage, il s’entendrait pour qu’on utilise l’arme de la licence obligatoire accordée à tous ceux qui voudraient fabriquer des vaccins ARN car c’est le mieux adapté à la situation. 

Reste que la décision du chef de l’État est terrible pour AstraZeneca. 

Ce n’est pas une décision d’Emmanuel Macron, c’est une décision européenne. De toute façon, ce qui se passe est un désastre. D’abord pour le laboratoire, même s’il est fort probable que le rapport bénéfices/risques se révèle très favorable à AstraZeneca. Ce n’est plus le problème. La confiance de la population envers ce vaccin va s’effondrer et, par diffusion, la confiance va s’altérer envers la vaccination en général alors qu’on assistait à un mouvement d’enthousiasme après une forte réticence. Les antivaccins vont se précipiter et leur discours aura plus d’écho. C’est un mauvais coup aussi pour la confiance dans la stratégie européenne. L’Europe a joué petit bras. Mais on comprend bien qu’elle a cherché à défendre ses intérêts en négociant au juste prix. L’Europe a-t-elle eu tort d’homologuer très vite AstraZeneca alors qu’il ne l’est toujours pas aux États-Unis ? C’est compliqué. En Grande-Bretagne où il a été injecté à des millions de citoyens, il n’y a, semble-t-il, pas eu d’effets secondaires. Soit il y en a eu et il n’y a pas eu de publicité autour. Soit ce ne sont pas les mêmes lots parce que les doses proviennent de centres de fabrication différents dans le monde. La seule certitude est qu’aujourd’hui AstraZeneca est cuit. 

Certains malades d’Île-de-France sont évacués vers l’Ouest, notamment Bordeaux. Fallait-il en arriver là ? 

D’un point de vue sanitaire, pour éviter ces évacuations, il aurait fallu empêcher la circulation virale de monter aussi haut en Île-de-France et donc reconfiner. De toute façon, je ne vois pas comment faire autrement désormais dans cette région. Si on décide un reconfinement régional, il faudra interdire ou, du moins, réduire fortement, les déplacements entre les territoires. Sinon, ce sera totalement inefficace. 

Le couvre-feu était-il une protection suffisante ? 

Quand Emmanuel Macron annonce le reconfinement automnal, la France est autour des 40 000 contaminations par jour et l’objectif est de descendre à 5 000. Le 8 décembre, on est encore à 10 000 mais il faut que les fêtes de fin d’année se déroulent normalement. Elles se passent plutôt bien puisqu’on reste aux alentours de 10 000 cas par jour. Tout le monde attendait que l’exécutif reconfine un bon coup pour repartir vers l’objectif des 5 000. C’était la logique. Mais comme le président de la République envisage de se représenter, il a choisi, avec une forme de mépris pour les scientifiques, d’endosser l’habit de celui qui veut éviter l’huile de foie de morue du reconfinement 

Ça a été très efficace puisqu’il occupe une position enviable dans les sondages. C’est un pari. Et, pour moi, les décisions politiques doivent être prises par les politiques. Mais attention, un échec de cette stratégie ou un retour en arrière serait d’un prix politique extrêmement douloureux à payer. 

L’audace peut se transformer en entêtement. Dans la situation où on se trouve, avec une circulation virale intenable en Île-de-France, il peut sauver la mise en déclarant : « Je vous ai protégés le plus longtemps possible mais, que voulez-vous, on ne peut rien faire contre les variants. » 

Pour moi, c’est un désastre sanitaire. 90 000 diagnostics de cancers n’ont pu être établis. Par conséquent, entre 3 000 et 10 000 personnes vont mourir de leur cancer alors que ça aurait pu être évité. 

Pourquoi le Conseil scientifique n’a-t-il pas bronché ? 

C’est un Conseil nommé par le président de la République. Sa situation est objectivement très difficile. Le président du Conseil, Jean-François Delfraissy, est dans l’œil du cyclone et il a été désavoué par le président. 

Vous avez présidé l’université Paris Descartes. Que pensez-vous de la situation des étudiants ? 

J’avais proposé un plan, clé en main, au début de la deuxième vague, en octobre, c’est-à-dire à la rentrée des étudiants. Les universités ont été des grands centres de contamination. Il ne fallait pas reprendre les cours en présentiel. Dans mon plan, on reprenait des cours en petits groupes pour les étudiants en difficulté, avec bien sûr distanciation physique. On maintenait le télétravail et, une à deux fois par semaine, on effectuait les cours sous forme de promenade pédagogique, en plein air. Je ne veux pas jeter la pierre sur mes anciens collègues mais, dans cette crise, les universités n’ont pas été très inventives.

Le retour à la vie normale, c’est pour quand ? 

À la mi-avril, c’est impensable, comme l’avait dit Gabriel Attal, le porte-parole du gouvernement. Je l’ai sévèrement critiqué mais je lui ai ensuite rendu justice car il était plus nuancé que ça. Sans pépin ni contretemps, l’effet de la vaccination devrait se faire sentir vers fin mai, début juin. 

L’été nous sera favorable et on devrait être tranquille à la fin de la saison et avoir un bon niveau de protection avant le retour des froidures automnales. Je le disais avant le problème AstraZeneca mais celui-ci ne fera que légèrement décaler ce calendrier.

2021 03 17 SO En bref

2021 03 17 SO En bref2

2021 03 17 SO Vaccinations des personnes âgées

2021 03 17 SO Le Blayais et l'hôpital s'associent contre le Covid

2021 03 17 SO Le Blayais et l'hôpital s'associent contre le Covid2

2021 03 17 SO Arcachon tests salivaires

2021 03 17 SO Marcheprime Une cellule de vaccination ouvre cette semaine

2021 03 17 SO Marcheprime Une cellule de vaccination ouvre cette semaine2