Sud-Ouest du 9 mars 2021 

2021 03 09 SO Centrale du Blayais Les leçons de Fukushima

Dix ans après Fukushima, Blaye veut repousser le spectre du pire 

Avec la catastrophe de Fukushima, l’impensable s’était produit dans un pays démocratique, doté des meilleures technologies. En France, on a renforcé la sûreté des installations. Exemple à la centrale du Blayais, en Gironde

2021 03 09 blayaisLes forages à grande profondeur ont démarré à la centrale du Blayais pour aller chercher une alimentation supplémentaire en eau. À l’arrière-plan, deux des bâtiments qui abritent chacun un moteur diesel d’ultime secours. JEAN-MAURICE CHACUN / “SUD OUEST” 

Thomas Boulanger ôte le casque anti-bruit qui lui coiffe les oreilles. Responsable des opérations de forage qui se déroulent à l’ombre du réacteur n°1 de la centrale nucléaire du Blayais, l’homme couvre de sa voix les ronflements de la machine qui part à l’assaut du sous-sol. À cet endroit, on a démarré la deuxième phase du chantier qui doit emmener le trépan à -200 mètres. Puis on atteindra -280 mètres, une cote qui correspond à une vaste nappe d’eau souterraine. « On a commencé par stabiliser la plateforme. On a injecté des matériaux jusqu’à 15 mètres de profondeur », précise-t-il. 

Également engagés au droit des trois autres tranches (les réacteurs, dans le jargon nucléaire) qui se dressent sur la rive droite de l’estuaire de la Gironde, à Braud-et-Saint-Louis, ces travaux devraient être terminés cette année. Ils permettront de compléter la panoplie de la ressource en eau. Chacun des forages sera raccordé à un réacteur. Il sera en mesure de débiter 41 mètres cubes/heure pendant quinze jours, sans discontinuer. « Il nous faut disposer d’un appoint ultime pour refroidir nos réacteurs dans l’hypothèse où tout le reste serait indisponible », justifie Séverin Buresi, le directeur de la centrale. 

À l’arrêt, ils chauffent 

L’empilement redondant des systèmes de sûreté n’a pas commencé il y a dix ans, date de la catastrophe nucléaire de Fukushima qui a conduit à la ruine des réacteurs de la centrale japonaise, à la fusion de trois des cœurs qui contiennent le combustible et à des rejets radioactifs majeurs dans l’atmosphère et dans l’eau. Mais celle-ci a mis en lumière l’enjeu crucial pour l’industrie nucléaire : « Renforcer en toutes circonstances notre capacité à alimenter nos réacteurs en eau froide et à la faire circuler, ce qui suppose des moyens de pompage et de l’électricité », résume Séverin Buresi. 

C’est tout l’échec de Fukushima. Mises brutalement à l’arrêt par le séisme de magnitude 9,1 qui a déchiré le fond marin à plus de 100 kilomètres au large de la côte Pacifique du pays, les trois tranches les plus sinistrées auraient dû être refroidies sans interruption. Car le cœur d’un réacteur nucléaire ne s’éteint pas comme on coupe la lumière de la salle de bains. Il continue à produire de la chaleur, beaucoup de chaleur. Même si sa puissance résiduelle n’équivaut rapidement qu’à quelques pourcents de sa puissance à plein régime – 900 mégawatts (MW) pour chacun des quatre réacteurs du Blayais – il faut impérativement la maîtriser. 

« Facteurs de fragilité » 

En France, l’accident de Fukushima a mis la filière nucléaire face à la réalité : l’impensable pouvait se produire. Ou plutôt l’impensé, dénoncent les antinucléaires qui ont toujours affirmé qu’un désastre était de l’ordre du possible dans un pays doté des meilleures technologies. Chez EDF, on réfute l’accusation. « Avec Fukushima, on a identifié de nouveaux facteurs de fragilité. Mais l’histoire du nucléaire est faite d’une amélioration continue de la sûreté des installations. Dès l’accident de Three Mile Island en 1979 (la fonte partielle du cœur d’un réacteur dans une centrale américaine, NDLR), on a tiré des leçons sur la gestion d’une situation de crise », argumente le patron de la centrale du Blayais. 

Toujours est-il qu’après Fukushima, l’ASN, l’Autorité de sûreté nucléaire, a écrasé l’accélérateur en prescrivant la mise en place d’un « noyau dur » constitué d’équipements susceptibles de résister à n’importe quelle agression. Les moyens de pompage supplémentaires participent de ce souci. Les moteurs diesel d’ultime secours aussi. Il y en a un par réacteur. Au Blayais, le dernier de la série est opérationnel depuis avril 2020. Chacune de ces sources d’alimentation électrique est une forteresse : un bâtiment en béton de 24 mètres de haut, surélevé et monté sur plots parasismiques, équipé de grilles antitornades pour protéger les conduits d’évacuation des fumées et doté de réservoirs de fioul pour que le moteur fonctionne en autonomie. 

Le diesel d’ultime secours doit pouvoir pallier la défaillance des quatre systèmes préexistants : deux lignes électriques et deux moteurs diesel indépendants l’un de l’autre. Un luxe de précautions ? Au Blayais, le passé incline à la modestie face aux caprices de la nature. Dans la nuit du 27 décembre 1999, la tempête Martin avait levé une forte houle sur l’estuaire, gonflé à marée haute. Elle avait noyé les marais alentour, coupé la route d’accès à la centrale et surtout submergé la digue et envahi le site, occasionnant « la perte de plusieurs systèmes de sûreté », écrit l’IRSN, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, dans un rapport publié à l’occasion des dix ans de Fukushima. 

Durer dix années de plus 

EDF ne raffole pas de ce genre de rappel qui la renvoie à ses insuffisances de l’époque. Elle veut croire qu’elle est maintenant suréquipée pour faire face. Au lendemain de Fukushima, elle a créé une « force d’action rapide » (Farn) composée de 300 salariés susceptibles d’intervenir sur n’importe quelle centrale et d’en (re)prendre le contrôle en moins de 24 heures. La base de la Farn la plus proche du Blayais est située à Civaux, la centrale bâtie sur les bords de Vienne. La Farn a mené un exercice grandeur nature à Braud-et-Saint-Louis à l’automne 2019. 

Dans le cadre de son programme « grand carénage », qui vise à rehausser les standards de sûreté de ses centrales les plus anciennes et à en prolonger l’exploitation – c’est le cas du Blayais, dont les quatre tranches vont passer le cap des quarante ans – EDF prévoit aussi d’ajouter un récupérateur de corium sous chaque unité. Il s’agit d’un réceptacle souterrain qui arrêterait et stockerait le magma issu de la fusion du cœur (le corium) en cas d’accident majeur et de rupture de la cuve du réacteur. Les travaux devraient être bouclés lors des visites décennales des tranches, échelonnées de 2022 à 2025, et accompagnées de tests de résistance poussés. Ce n’est qu’à l’issue de ces visites que l’ASN donnera (ou non) le feu vert pour un fonctionnement des installations jusqu’à cinquante ans.

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