Sud-Ouest du 6 février 2021

2021 02 06 SO Le Sid-Gironde attend la décrue 

Sud-Ouest du 6 février 2021 

Crues : « On ne s’attendait pas à ça » 

Des opérations d’évacuation et de ravitaillement continuent dans les secteurs sinistrés. Reportage en Sud-Gironde, dans les villages de Cérons, Barsac et Preignac

2021 02 06 cruesLa famille Tourbicio et leurs deux chiens ont été évacués vendredi matin du moulin de Saugenan, à Cérons, par les pompiers de Langon (33). L’eau est montée au premier étage du moulin. JÉRÔME JAMET / “SUD OUEST” 

Ce n’est pas du vin de graves ni de sauternes qui a coulé à flots dans les villages viticoles de Cérons, Barsac et Preignac. Depuis trois jours, c’est l’eau tourbeuse de la Garonne qui s’est invitée entre les rangs de vigne et jusqu’au cœur des bourgs. Vendredi encore, les opérations d’évacuation et de ravitaillement étaient en cours pour porter secours aux naufragés de cette crue désormais historique sur les deux rives du fleuve, du Marmandais aux portes de la métropole bordelaise . Ce vendredi matin, Jean-Patrick Soulé, le maire de Cérons qui a fait sonner deux fois le tocsin cette semaine, s’avance sur la D 1113. La route principale pour rejoindre Langon est coupée. Le radar de dernière génération ne flashera pas la barque des pompiers. Les sauveteurs ont été dépêchés par le maire pour évacuer la huitième famille du village. 

Jusqu’au premier étage 

Au bout de la route devenue chenal, il faut virer à bâbord au niveau des platanes, là-bas derrière, se cache le moulin de Saugenan. Le couple Gilles et Karine Tibourcio, leur fille adolescente et les deux chiens attendent d’être secourus. Ils avaient décidé de rester, mais l’eau a fini par atteindre les chambres du premier étage. « C’est un moulin réhabilité. C’est inondable. Désormais, il n’y a plus d’électricité, plus de chauffage, plus rien ne marche. Ils ne peuvent pas rester », décrit le maire. 

Un vigneron assiste à l’opération qui se prépare. Il propose le café. Dépité, Ludovic Martial, du château Peyrat, a été inondé. Sa machine à vendanger est sous l’eau. Sa décavaillonneuse et sa rogneuse aussi. 

Les pompiers s’engagent dans l’eau jusqu’aux épaules pour s’assurer que le moteur de l’embarcation ne tape au fond ou ne se prenne dans un grillage. Arrivés au moulin, les deux bons gros chiens, Lizy et Oural, ne comprennent pas trop ce qui leur arrive. Ils tremblent et se collent à leur maître. 

« Ils n’ont jamais fait de bateau », sourit Gilles Tibourcio, malgré la tension et l’incertitude. Il a fermé la maison à clé. Sa femme et sa fille sont parties par le premier convoi. « On reviendra. On va voir… Dès que je peux. Il y a des trucs qui flottent un peu partout. » Sa voiture, elle, ne flotte pas. « Je l’avais mise sur le point le plus haut… On garde le moral, quand on habite dans un moulin, on sait à quoi s’en tenir. » 

Camping gaz 

Pendant cette intervention, le maire de Cérons n’a pas chômé. Son agent municipal Laurent Vernisas s’est équipé d’une combinaison néoprène à bretelles et d’un béret. Avec Julien Bacon, le premier adjoint qui est aussi infirmier dans le civil, ils sont allés ravitailler un couple d’octogénaires réfugié au premier étage de leur maison. 

« Ils n’ont pas pu déjeuner ce matin parce qu’ils n’ont pas d’électricité eux non plus. On porte les viennoiseries, le café chaud, et à midi on leur portera un repas chaud et un camping gaz. » Dans le jardin, l’eau atteint le haut des cuisses. Les naufragés passent une tête par la fenêtre du premier. L’employé municipal déploie la grande échelle. Mais c’est l’adjoint-infirmier qui monte. Ils sont en bonne santé physique et morale rassure-t-il. Mais l’élu décrit le grand chaos qui règne au rez-de-chaussée. 

L’école évacuée 

Prochaine étape en amont, Barsac. Ici, c’est par le Ciron qu’une partie du village a pris l’eau. Les digues de 9 mètres le long de la Garonne n’ont pas été débordées. Mais deux maisons en zone de palus, une autre en bordure de la D1113 et la vingtaine d’habitations du port ont quand même été inondées ou cernées par les eaux. On a l’habitude. 

Mais la crainte d’une rupture de la digue a agité le village. Dès jeudi, le maire Dominique Cavaillols a fait évacuer les 200 enfants des établissements scolaires situés dans la zone rouge inondation. Le soir, les habitants sont restés jusqu’à 1 heure du matin dans la rue. « Si la digue pète, il faut une heure pour que tout le village soit rempli. » 

À Preignac aussi, la Garonne a commencé sa décrue, laissant à l’intérieur des maisons la marque de son passage. Une dizaine de maisons ont été évacuées. « Certains ont beaucoup perdu », confie le jeune maire Thomas Filliatre. 

Rue Gemin, l’eau est montée à 1,80 mètre dans une maison. Celle de la famille Thomas a souffert aussi. Parquet flottant, tapisseries, boiseries et tous les équipements qui n’étaient pas montés assez haut sont fichus. Rue du Port, Manon Dubau et Jason Renualt, la vingtaine, ont emménagé en novembre. « On savait que c’était inondable, mais on ne s’attendait pas à ça », reconnaît l’aide-soignante les pieds dans l’eau et dans la boue. Derrière elle, la Garonne va laisser un triste décor

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2021 02 06 SO Jean Castex J'espère que vous serez bien indemnisés

Sud-Ouest du 6 février 2021 

Au cœur d’un village coupé du monde 

INONDATIONS A Bourdelles, commune de 92 âmes du Sud-Gironde sous l’eau depuis lundi, les habitants restés sur place mettent les meubles toujours plus en hauteur et inventorient les dégâts 

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«Il faut le vivre pour le croire. C’est surréaliste », résume Renaud Subra, propriétaire d’une ferme à Bourdelles. Ce petit village du Réolais, coincé dans la plaine de Garonne entre La Réole et le Lot-et-Garonne, s’est transformé en île, mercredi. Digues submergées, routes d’accès coupées. La majorité des habitants a quitté la « cuvette » de Bourdelles avant que le piège ne se referme. D’autres sont restés, par légèreté ou par obligation. 

«Des néoruraux habitent ici depuis peu de temps. Ils ne connaissaient pas la réalité d’une crue. Quand on leur dit de partir ou de monter les meubles à l’étage, ils n’y croient pas vraiment au début», sourit le maire, Jean-Michel Mascotto. Les prévisions de Vigicrues, moins alarmantes lundi que mercredi, n’ont pas servi d’électrochoc. Les anciens en ont vu d’autres. Les moins fragiles sont restés. 

Il reste pour ses bêtes 

Renaud Subra, lui, n’a pas eu le choix. Il est resté. Cet éducateur de chevaux habite dans la « Ferme aux vaches » de Bourdelles depuis dix ans. Il a déjà essuyé quelques crues, comme celle de décembre 2019. «Mais elle n’a rien à voir avec celle-ci.» 

Le propriétaire a dû se résoudre à vivre l’inondation de près car ses chevaux n’étaient pas transportables. « Les chemins étaient impraticables dès le lundi. Je savais qu’il y aurait une crue, mais on ne peut pas s’attendre à cela. La plaine a beau être immense, elle s’est remplie à une vitesse incroyable. Il y a au moins quatre mètres de différence entre le bas de ma propriété et ma maison.» 

L’eau turbide est venue taper à la porte. Et plus encore. «Le rez-dechaussée est inondé presque jusqu’au plafond.» La cuisine et le salon sont des aquariums géants. La femme et les enfants de Renaud Subra ont été évacués avant qu’il ne soit trop tard. Mais lui est resté pour s’occuper de ses bêtes. Sa belle-mère est venue prêter main forte. 

«On vit à l’étage, nous avions fait des provisions. Nous avons le micro-ondes. » La vieille ferme est équipée d’un compteur différencié. Il est coupé en bas et fonctionne à l’étage. « Nous avons l’électricité, et encore de l’eau potable. Mais, globalement, nous vivons dans une ambiance insalubre. Les toilettes dégorgent.» 

L’ancien propriétaire de la ferme est venu prendre des nouvelles au début de la crue. «Il connaît la Garonne. Il m’a dit de monter tout le matériel au maximum. Certains endroits me paraissaient surréalistes tellement c’était haut. Au final, il avait raison.» L’éducateur équin a sauvé deux de ses trois voitures. Mais la BX s’est transformée en sous-marin. 

Sagesse des anciens 

Il a surtout mis ses chevaux au sec. «Cette propriété n’a pas été baptisée “la ferme aux vaches” pour rien. Quand tout était inondé, on pouvait mettre jusqu’à 40 animaux à l’abri ici.» L’étable, devenue écurie, est accessible depuis les chambres du premier étage. Les anciens savaient anticiper les caprices du fleuve. 

Depuis mercredi, Renaud Subra passe son temps à surélever le matériel essentiel : le foin, l’avoine, l’eau. « Tous les jours, je monte d’un cran», souffle le déménageur amateur. Il faut aussi se résoudre à perdre des objets de valeur : «Dans une grange, j’ai mis une valise de photos de famille au-dessus d’une armoire. Armoire elle-même montée sur des parpaings. » Le meuble a été englouti, la valise a coulé. « Un piano a disparu égale ment. On verra à la décrue si je les retrouve.» Ou si tout a été charrié dans la vallée. 

Renaud Subra attend patiemment la décrue au premier étage de sa Ferme aux vaches, comme une mouette posée sur une bouée. « Les anciens ont marqué les hauteurs de crue sur un mur de la maison. C’était tellement haut que je ne réalisais pas. Je vais pouvoir marquer celle de 2021 dans quelques jours. » Un trait juste au-dessous de celui de la crue record de 1981. Et une marque indélébile dans sa mémoire.

2021 02 06 SO La Garonne baisse d'un ton

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2021 02 06 SO Les questions liées à la décrue

2021 02 06 SO Inondations L'amour du risque à Saint-Macaire

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2021 02 06 SO Encore de l'eau plein les bottes

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2021 02 06 SO Inondations le médoc peu touché

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