Sud-Ouest du 24 janvier 2021

2021 01 24 SO Il faut sauver les forêts

Sud-Ouest du 24 janvier 2021 

Le recul inexorable du royaume des arbres 

DÉFORESTATION L’expansion agricole et l’exploitation du bois entaillent toujours plus profondément les forêts tropicales et subtropicales. Ce fléau renvoie aux circuits de la mondialisation

2021 01 24 déforestationLa jungle des forêts tropicales de Bornéo, en Malaisie, détruite pour faire place aux plantations de palmiers à huile. PHOTO SHUTTERSTOCK 

Il a suffi d’un rien, d’un tweet, pour que la controverse se rallume aussi sûrement qu’un incendie en Amazonie. Le 12 janvier, en visite dans une exploitation agricole, Emmanuel Macron s’est fendu d’une petite vidéo pour appeler à une révolution protéique. «Quand on importe du soja produit à marche forcée sur de la forêt détruite au Brésil, nous ne sommes pas cohérents», a-t-il lancé. 

Aussi sec, un vent de courroux s’est levé de l’autre côté de l’Atlantique. «Monsieur Macron ne connaît rien à la production de soja au Brésil», a vertement rétorqué Hamilton Mourão, le vice-président brésilien. «Arrêtez de dire des idioties», a embrayé le président Jair Bolsonaro. 

Ses passes d’armes avec le chef de l’État français sont monnaie courante. Elles n’ont pas cessé depuis août 2019, quand Emmanuel Macron avait proclamé qu’il s’opposerait au traité commercial entre l’Union européenne et le Mercosur (les pays d’Amérique du Sud) tant que le Brésil infligerait le supplice du feu à l’Amazonie. Selon l’Institut national de recherches spatiales (Inpe) brésilien, la déforestation a dépassé 8 400km2 dans la partie amazonienne du pays l’an passé. 

L’équivalent du Maroc disparaît 

Ce poumon focalise l’attention mais il n’est pas le seul à s’asphyxier. Ailleurs en Amérique latine, en Afrique et en Asie, les forêts primaires de la bande intertropicale reculent. Publié l’an passé, un rapport conjoint des agences des Nations Unies, la FAO (alimentation) et l’UNEP (l’environnement), a posé des chiffres alarmants. 

Ce mois-ci, le WWF – le Fonds mondial pour la nature – sonne à son tour l’alerte. L’ONG a analysé les 24 fronts principaux de la déforestation dans le monde, tous situés en zone tropicale et subtropicale où les deux tiers des pertes de couvert forestier sont concentrées depuis le début du millénaire. 430 000km2 de forêt y ont été rayés de la carte de 2004 à 2017, soit l’équivalent d’un pays comme le Maroc. 

Le WWF attribue à l’expansion agricole et aux plantations agro-industrielles le recul permanent des espaces sauvages. «Un point commun est le développement de routes, associé à l’expansion de l’exploitation minière et forestière, et souvent suivie de l’agriculture commerciale», relève le rapport. 

Des spécificités méritent d’être rapportées. C’est la plantation des palmiers à huile en Asie, par exemple en Indonésie et en Malaisie. C’est l’élevage extensif des bovins en Amazonie et la culture du soja dans le Chaco argentin et le Cerrado brésilien selon le WWF. Tout ceci renvoie, on y revient, aux circuits mondialisés de l’alimentation. 

Du soja dans la gamelle 

« Les surfaces gagnées pour la culture du soja ont un rapport avec l’élevage et la consommation de viande dans les pays développés. Par le passé, notre bétail était nourri avec des légumineuses comme la luzerne et le trèfle. Le modèle a évolué et a rendu le soja incontournable dans l’alimentation animale. Nous ne sommes pas autosuffisants, loin de là. Or le Brésil a fourni 56% des exportations mondiales de soja en 2018», indique Philippe Delacote, économiste à l’Inrae, à Nancy. Si le bétail européen se gave de tourteaux de cette légumineuse – le résidu après l’extraction de l’huile – qui arrivent à fond de cale, la tendance est toutefois à la baisse. Selon le site web spécialisé Decodagri, la France a importé 2,4millions de tonnes de ces tourteaux en 2018, en chute de 40% depuis 2005. 

Sus à la déforestation importée 

Comme celle liée à l’huile de palme, la controverse du soja a tendance à masquer des problèmes tout aussi lourds. Ainsi, c’est l’Afrique qui perd le plus de forêts sur la période récente. La forêt boréale, qui représente plus du quart du couvert planétaire, est particulièrement exposée au réchauffement climatique, plus rapide aux hautes latitudes. 

Quant à la lutte globale contre la «déforestation importée» – nos habitudes de consommation qui provoquent le défrichement à l’autre bout du monde – elle n’en est qu’à ses balbutiements. Solitaire, la France s’est dotée d’une stratégie sur le thème il y a deux ans. Cette semaine, Bérangère Abba, la secrétaire d’État chargée de la Biodiversité, a lancé une plateforme d’observation qui vise à «informer de manière précise les consommateurs comme les entreprises ». Il est à craindre que cet outil ne suffise pas à lui seul à éteindre le miaulement des tronçonneuses.

2021 01 24 SO La forêt française en reconquête

2021 01 24 SO Des feux sans déforestation

2021 01 24 SO Des feux sans déforestation2

2021 01 24 SO La déforestation sur tous les fronts

2021 01 24 SO La déforestation sur tous les fronts2