Sud-Ouest du 27 novembre 2020 

Faudra-t-il réviser le zonage sismique ? 

Il y a un an, un séisme singulier de magnitude locale 5,4 s’est produit à 12 km d’une centrale nucléaire, sur une faille considérée inactive en Ardèche. On multiplie les études pour comprendre

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Le 11 novembre 2019, peu avant midi, une violente secousse a parcouru les environs de Montélimar, aux confins de l’Ardèche et de la Drôme. La magnitude locale du séisme a été mesurée à 5,4, un événement peu banal en France. Recalculée à 4,9, la magnitude de moment – elle quantifie l’énergie émise – a redimensionné l’événement à un niveau un peu plus modeste. 

Il n’empêche, des destructions aussi massives n’avaient pas été déplorées depuis le séisme d’Arette, dans le piémont pyrénéen, le 13 août 1967. Dans la commune du Teil, à l’épicentre, près de 800 habitations ont été touchées. Neuf communes ont été déclarées en état de catastrophe naturelle. Par miracle, aucun décès n’est à déplorer. On a secouru quatre blessés, dont un grave. 

Au-delà de ses conséquences, ce caprice de la nature a tout pour éveiller l’attention des spécialistes. Il s’est produit le long d’une faille orientée nord-est/ sud-ouest et considérée inactive : la faille de la Rouvière qui appartient au vaste faisceau de failles des Cévennes. Inactive parce qu’aucun mouvement au cours des derniers millions d’années n’y avait été mis en évidence. 

Encore plus surprenant, l’épicentre était très peu profond, de l’ordre du kilomètre. « C’est incroyablement superficiel. Dans nos régions, un séisme se déclenche couramment à une profondeur supérieure à cinq kilomètres. Moins de trois kilomètres, c’est très rare », commente Guy Sénéchal, enseignant chercheur en sismologie à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour. 

Pour ce motif, la rupture de faille s’est propagée jusqu’à l’air libre. En surface, c’est comme si une fermeture éclair longue de cinq kilomètres s’était ouverte. Les terrains au sud-est de la faille se sont soulevés et ont chevauché ceux situés au nord-ouest. Traversant routes et champs, un décrochage vertical d’une dizaine de centimètres a zébré le sol. 

Un danger pour les centrales ? 

« Depuis que les observations sismologiques modernes existent – environ 60 ans –, cela n’avait été observé qu’une seule fois, lors du séisme d’Epagny, à côté d’Annecy, en Haute-Savoie, en 1996 », relève l’IRSN, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, dans une note de synthèse publiée ce mois-ci. 

Ce n’est pas un hasard si les experts de l’Institut suivent l’affaire de près, comme de nombreuses équipes de recherche en France. « Trois sites nucléaires sont localisés dans un rayon de 50 kilomètres autour de l’épicentre. Le plus proche est celui de la centrale nucléaire de Cruas. La distance à la zone de rupture la plus proche est d’environ 12 kilomètres », relevait l’IRSN dans une première note, il y a un an. Au sud, la centrale du Tricastin est érigée à une trentaine de kilomètres tout au plus. 

Les caractéristiques de l’événement sont perturbantes pour qui s’intéresse à ces installations à risque, qu’il s’agisse des réseaux d’eau et de gaz, des barrages et des digues, des centrales nucléaires ou des usines chimiques. Les résultats auxquels sont parvenus les chercheurs « suggèrent la possibilité que d’autres failles anciennes puissent être réactivées en France ou en Europe de l’Ouest et produire de tels déplacements du sol, alors que le risque de séismes avec rupture de surface était jusqu’à présent considéré comme négligeable », indiquait le CNRS lors de la publication d’une étude dans la revue scientifique « Communications Earth & Environment » cet été. 

La réévaluation du risque 

Les centrales de Cruas et du Tricastin n’ont pas été endommagées par le séisme du Teil. Sur le site de Cruas, un capteur a enregistré un signal d’une intensité suffisante pour provoquer l’arrêt des trois réacteurs alors en fonctionnement. Mais au-delà de ces péripéties, faut-il redéfinir le risque ? « Nous instruisons actuellement le sujet, à savoir la nécessité ou non de réévaluer à la hausse le niveau de séisme auquel doivent faire face les centrales nucléaires de Cruas et du Tricastin », répond l’ASN, l’Autorité de sûreté nucléaire. 

Celle-ci a demandé à EDF de procéder à l’analyse du séisme du 11novembre 2019. L’électricien lui a transmis ses conclusions. Sollicité par nos soins sur leur contenu, il n’a pas répondu. « EDF considère que le niveau de séisme du site de Cruas est susceptible de devoir être réévalué. Cette réévaluation nécessite des investigations de terrain complémentaires et devrait être achevée pour 2022 », ajoute l’ASN. 

On en apprend tous les jours

Selon Guy Sénéchal, le zonage sismique de la métropole, qui distingue quatre niveaux de risque, ne devrait pas être chamboulé dans l’aventure. Pour autant, la science ne sait pas tout, loin de là. « Elle repose pour l’essentiel sur l’observation et sur nos mesures. Dans un pays comme la France, les traces disparaissent très vite. Et on enregistre vraiment les séismes que depuis les années 1950/1960. Pour des phénomènes naturels, c’est une période de recul très faible. On ne peut pas savoir qu’une faille est présente sous nos pieds si elle ne s’est jamais signalée », explique-t-il. 

Le travail sur les archives remonte toutefois le fil des informations sur plusieurs siècles. Et les connaissances sur la tectonique des plaques permettent a priori d’écarter, pour la métropole, l’hypothèse d’un séisme majeur qui se traduirait par une rupture verticale en surface de l’ordre du mètre ou plus. Des surprises désagréables restent cependant possibles. « Ce n’est pas pour les centrales nucléaires que je suis inquiet. On a pris beaucoup de précautions. En revanche, j’aimerais être sûr que tous les groupes scolaires et tous les hôpitaux résisteraient à un séisme tel que celui du Teil », lâche Guy Sénéchal.

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