Sud-Ouest du 19 novembre 2020 

Dans le brouhaha, les experts visaient juste 

COVID-19 Chargé d’éclairer la décision politique, le Conseil scientifique de Jean-François Delfraissy avait lancé l’alerte. À la relecture, ses avis anticipaient une trajectoire épidémique proche de la réalité

2020 11 19 BrouhahaJean-François Delfraissy s’adressant à la presse en compagnie d’Olivier Véran, le 13 mars 2020, quatre jours avant le premier confinement. PHOTO ARCHIVES LUDOVIC MARIN/AFP

Entendu mardi soir par la commission d’enquête Covid-19 de l’Assemblée nationale, Jean Castex a été interrogé sur la réponse tardive des autorités à la dégradation des indicateurs, manifeste en septembre.

Il s’est défendu en rappelant que de nombreux experts, réels ou autoproclamés, avaient écarté l’hypothèse d’une deuxième vague épidémique. Mais il a oublié de dire que l’expertise légitimée par le pouvoir lui-même, celle du Conseil scientifique Covid-19, était formulée sur un tout autre ton. Installé le 11 mars pour éclairer la décision politique, composé de spécialistes de plusieurs disciplines – dont l’infectiologue bordelais Denis Malvy – et présidé par le professeur Jean-François Delfraissy, cette instance n’a cessé de lancer l’alerte.

1 Dès juillet, un retour automnal du virus «fortement probable»

Publié le 27 juillet, l’avis n°8 du Conseil scientifique porte un titre prémonitoire: «Se préparer maintenant pour anticiper un retour du virus à l’automne». Alors que les «rassuristes» envoient des messages contraires à tous les micros qui se tendent, il juge « fortement probable la survenue d’un retour du virus en novembre ».

Cette crainte découle de la remontée à 1,3 du fameux « R », le taux de reproduction du virus. En clair, une personne infectée en contamine plus d’une, ce qui entraîne mécaniquement la hausse du nombre de cas. L’immunité collective, qui pourrait freiner la progression, reste très faible. Le nombre de Français infectés à l’issue de la première vague est estimé à 4,4 % de la population.

Une deuxième vague aux allures de mur est évoquée. Le Conseil scientifique se base sur l’expérience des virus grippaux qui ont diffusé dans le monde en 1918, 1957 et 1968 et souligne qu’en ces diverses occasions, « la circulation de la deuxième vague a été à chaque fois plus intense que celle de la première vague ».

Pour y parer, il invite les autorités à boucler des plans de prévention dans les vingt plus grandes métropoles françaises, les territoires les plus à risque. « Un “confinement local” plus ou moins important en fonction de l’épidémie doit faire l’objet d’une préparation dans ces zones à forte densité de population », crit-il.

Le Conseil préconise aussi le port du masque dans les lieux publics clos. L’obligation est entrée en vigueur le 20juillet dans ceux qui accueillent du public. Pour les locaux collectifs privés, comme ceux des associations et des entreprises, il faudra attendre le 1er septembre. Le Conseil fait part de sa préoccupation sur les couacs de la politique «tester/ tracer/ isoler », alors que le nombre de nouveaux cas journaliers navigue entre 500 et 1000, dix à trente fois moins que ces jours-ci.

2 En septembre, la saturation des réanimations est évoquée

Le Conseil scientifique boucle le 22septembre une note d’alerte intitulée « Un contrôle renforcé de l’épidémie pour mieux vivre avec le virus ». Elle envoie un signal sans équivoque aux autorités. Deux semaines auparavant, Jean-François Delfraissy a publiquement évoqué des « décisions difficiles » à prendre dans les huit à dix jours. En déplacement en Corse, Emmanuel Macron lui a sèchement répondu : « Il y a des dirigeants qui sont démocratiquement élus et qui prennent des décisions pour l’avenir du pays ».

Dans son document, le Conseil fait état d’un nombre de cas confirmés par jour compris entre 9 000 et 13 000, probablement sous-estimé. « Le nombre d’hospitalisations double actuellement tous les 16 jours en moyenne en France métropolitaine. Dans certaines régions, il double tous les huit jours », insistet-il.

L’évolution pourrait, « en quelques semaines, induire dans certaines régions ou métropoles une saturation des services de soins, notamment en réanimation », prévient-il en pointant du doigt les fêtes étudiantes extra-universitaires et les rencontres dans les bars et restaurants. À l’opposé, il dédouane «les magasins, les transports en commun, les salles de gym et les églises », autant de lieux que les études existantes ne désignent pas comme responsables des contaminations.

3 Le mois dernier, l’alerte rouge sur un hiver très difficile

Le 26 octobre, le Conseil scientifique signe une note intitulée « Une deuxième vague entraînant une situation sanitaire critique ». Il accrédite l’idée d’un phénomène européen qui s’accélère avec « une brutalité surprenante » et décrit un nombre d’hospitalisations qui double en moins de 14 jours sur la grande majorité du territoire. Au même rythme, les services de réanimation seraient saturés dès le 6novembre. C’est cette projection qui s’avère décisive dans l’instauration d’un nouveau confinement, annoncée le 28octobre par Emmanuel Macron.

Pour la suite, le Conseil scientifique prévoit une sortie de la deuxième vague fin 2020/début 2021, tout en précisant qu’elle sera tributaire des comportements individuels et collectifs comme des aléas climatiques.Mais il prévient : on n’en aura pas fini avec le Covid-19. « On peut avoir plusieurs vagues successives durant la fin de l’hiver/printemps 2021, en fonction de différents éléments : état climatique, niveau et efficacité opérationnelle de la stratégie Tester, Tracer, Isoler », indique-t-il. Car à ce stade, l’immunité collective n’existe pas. Sans vaccin, on estime qu’il faudrait que 67 % de la population ait été infectée pour éteindre l’incendie. On en est loin.

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