Sud-Ouest du 14 octobre 2020 

Il y a un souci avec les glaces du pôle 

Le navire polaire allemand « Polarstern » est revenu au port après une année de dérive arctique. Prisonnière volontaire de la banquise, l’expédition a documenté les bouleversements en cours

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C'était en février 2008, à Lorient, en Bretagne. Au terme d’une dérive volontaire de cinq cents jours dans les glaces, la goélette française «Tara» rentrait à la maison et lançait l’alerte sur la vitesse des bouleversements climatiques à l’œuvre en Arctique. 

Plus de douze ans plus tard, le brise-glace «Polarstern», de l’institut de recherche allemand Alfred-Wegener, vient de boucler un périple du même tonneau. Prisonnier consentant de la banquise, il a, lui aussi, dérivé des mois durant, laissant à son équipage le loisir d’observer l’environnement. Après 389 jours de mer, il s’est amarré lundi au quai du port de Bremerhaven, dans le nord-ouest de l’Allemagne. 

De telles expéditions sont hors du commun. Elles réclament des moyens conséquents – 140 millions d’euros dans le cas d’espèce – et une logistique sans faille pour pourvoir aux besoins des équipages dans le noir absolu et les températures extrêmes de l’hiver polaire. « Polarstern » a parcouru 3 400 kilomètres d’un itinéraire erratique, au rythme du mouvement des glaces déplacées par les courants. 

L’expérience s’est appuyée sur le précédent retentissant du Norvégien Fridtjof Nansen et de son équipage qui s’étaient pareillement laissés emprisonner par la banquise, il y a plus d’un siècle. Les hommes avaient dérivé pendant trois ans à bord du « Fram » avant d’être rendus à la mer libre en 1896. 

En complément des satellites 

Pour « Tara » comme pour « Polarstern », la moisson d’informations vaut bien la prise de risques. Si la couverture satellitaire du globe permet, depuis 1979, de mesurer l’extension de la banquise – la glace de mer, par opposition à la calotte polaire du Groenland composée de glace d’eau douce – les observations in situ restent irremplaçables. « Polarstern» était le vaisseau amiral de la mission Mosaic qui comprenait également quatre stations scientifiques posées sur la banquise dans un rayon de quarante kilomètres. Il ramène à terre des échantillons d’eau de mer, de glace et un térabit (mille gigas) de données. L’équipe de « Tara » avait, elle aussi, multiplié les relevés dans le cadre du programme européen Damoclès sur les changements de la glace de mer, de l’atmosphère et de l’océan. 

Une année proche du record 

Tout ceci nourrit et nourrira la connaissance sur cette région du globe qui, plus que toute autre, est spectaculairement affectée par l’évolution du climat. Depuis la fin du XXe siècle, cette zone essentiellement océanique – le pôle Nord est au beau milieu d’un océan – voit la taille de sa banquise estivale se réduire comme peau de chagrin. Cette banquise atteint sa superficie minimale vers la mi-septembre, au terme de l’été qui a graduellement grignoté la glace. Mesuré sur l’intervalle 1981-2010, le minimum moyen est de 6,3 millions de kilomètres carrés, pratiquement la superficie de l’Inde. Mais ce minimum est de plus en plus étique. En cet automne 2020, il a été évalué à 3,7millions de km², pas bien loin du record détenu par l’année 2012 avec 3,4 millions de km². Pour la communauté des climatologues, il est évident qu’il sera bientôt battu. Et que, dans un avenir, à l’échelle de quelques décennies tout au plus, l’océan sera totalement libre de glace en été. Cette prévision résulte d’un constat : depuis la fin du XXe siècle, l’Arctique se réchauffe à un rythme au moins deux fois supérieur au reste de la planète. Cette particularité est notamment causée par l’affaiblissement du réfléchissement des rayons solaires vers l’espace. Alors que le blanc de la banquise renvoie l’essentiel du rayonnement solaire et de son énergie, l’océan de couleur sombre les absorbe et les piège, ce qui le réchauffe encore plus (ainsi que la couche atmosphérique qui le surplombe). Il en va de même des terres limitrophes – Canada, Sibérie – qui ne sont plus aussi fréquemment recouvertes de neige. 

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Friable jusqu’au pôle Nord 

L’équipe de « Polarstern » peut témoigner du phénomène. Lundi, elle a raconté avoir rencontré jusqu’au pôle Nord de la glace mince et friable en plein été, un événement qui tenait de la science-fiction il y a un demi-siècle. La navigation s’en trouve facilitée. La Russie espère exporter vers l’Asie son gaz naturel liquéfié extrait en Sibérie en banalisant de nouvelles routes maritimes. Il y a un mois, le navire de croisière «Le Boréal» de la compagnie française Ponant a réussi à franchir le 85e parallèle. Jamais un bateau de sa catégorie – ce n’est pas un brise-glace – n’avait approché à ce point le pôle Nord géographique. Les conséquences de ces bouleversements sont majeures. Elles ne concernent pas directement le niveau des océans. Le gel et le dégel cycliques de la mer ne modifient pas leur niveau global. En revanche, le réchauffement corollaire du Groenland a déjà et aura des incidences très nettes sur le niveau marin. Il entraîne des pertes de glaces terrestres qui ajoutent des kilomètres cubes d’eau à l’océan global. On estime qu’à l’heure actuelle, le Groenland perd sept fois plus de glace en rythme annuel qu’il y a trente ans. 

Abstraction faite de cette question, la marche rapide vers un océan arctique plus chaud ouvre sur l’inconnu. Elle porte la disparition totale d’un écosystème à l’échelle d’un immense territoire. Et son impact sur le climat global risque d’être lourd. Les eaux réfrigérées des hautes latitudes de l’hémisphère nord jouent un rôle crucial dans la circulation thermohaline, c’est-à-dire l’immense boucle des courants marins – chauds en surface, froids sur le tapis océanique – qui parcourent la planète.