Sud-Ouest du 6 octobre 2020 

Mélangée, la forêt est plus résistante 

Directeur de recherches à l’Inrae, spécialiste de la forêt, Hervé Jactel a synthétisé 600 études scientifiques qui confirment que les risques sanitaires sont réduits dans une forêt mélangée

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Directeur de recherches en entomologie forestière et biodiversité, à l’Inrae, sur le site de Pierroton à Cestas (33), Hervé Jactel vient de publier avec son collègue, Bastien Castagneyrol, chercheur en écologie, une métaanalyse de la littérature scientifique, démontrant au travers de 600 études internationales, une plus grande vulnérabilité aux risques sanitaires de la forêt en monoculture que la forêt mélangée. Méta-analyse dont les principaux points ont été repris dans le rapport Ecobiose, commandé par la Région Nouvelle-Aquitaine, sur le rôle de la biodiversité. Rapport vivement critiqué par le Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest qui, rappelons-le, gère et entretient le massif des Landes de Gascogne, forêt en monoculture de pins maritimes. 

« Sud Ouest » Vous commencez par constater que le risque sanitaire des forêts françaises est en pleine explosion. La faute au changement climatique? 

Hervé Jactel Pas seulement… Oui, le changement climatique est le premier à générer des risques, provoquant des sécheresses fréquentes et intenses. Les températures élevées stressent les arbres qui, par ricochet, sont moins résistants aux attaques des insectes ravageurs, tandis que ces derniers se reproduisent mieux et renforcent leur armée. Le deuxième facteur de risque sanitaire est lié aux invasions biologiques : des insectes « passagers clandestins » des containers venus d’ailleurs qui prolifèrent sur nos territoires grâce au commerce international (lire ci-dessous). 

Comment peut-on lutter contre ces insectes ravageurs dont les attaques se multiplient? 

On ne s’est pas posé la question hier. Ça fait des années que l’on travaille dessus. Fut un temps où la solution était l’insecticide chimique. Une méthode peu efficace, coûteuse, très néfaste pour l’environnement, abandonnée dans les années 90, et devenue hors la loi dans les années 2000. On a donc cherché du côté de changements à impulser dans la gestion de la forêt, mais les travaux n’ont pas été concluants car nous n’obtenions pas de méthode générique qui puisse être proposée à tous les forestiers. On a alors étudié la diversité des arbres. 

Pour quelles raisons, la diversité peutelle diminuer le risque sanitaire? 

Tout d’abord parce que les insectes ravageurs sont souvent spécialisés. Pour schématiser: soit ils grignotent du feuillu, soit du conifère. Un insecte friand de pins a du mal à se localiser quand il se trouve au milieu de feuillus. Ces derniers lui envoient des signaux défavorables qui vont l’amener à partir et aller voir ailleurs. Deuxième raison, les forêts mélangées sont plus riches en formes de biodiversité et donc plus riches en ennemis indigènes et naturels d’insectes ravageurs. Enfin, en mélangeant les arbres, on répartit le risque. Quand on investit en Bourse, on ne mise pas tout sur le même titre… 

Vous proposez de mélanger du pin maritime et du bouleau. Les sylviculteurs du massif des Landes de Gascogne tordent le nez estimant que ce mélange va avoir un impact sur la productivité de leur forêt. Vous leur répondez quoi? 

Ici, sur le site de Cestas, nous avons lancé une expérimentation il y a quinze ans qui démontre que le bouleau ne gêne pas la croissance du pin maritime, mais en plus, améliore la qualité du sol, augmente le taux de carbone fixé et réduit les attaques de la pyrale du tronc, de la chenille processionnaire et de la punaise des graines. Aujourd’hui, on veut connaître l’impact sur la productivité du pin maritime via des calculs économiques. L’Inrae est, dans cette optique, mobilisé sur un projet financé par Néo Terra au niveau régional et sur un projet interrégional avec l’Espagne et le Portugal. Je suis convaincu que le bouleau est une bonne option, il faut désormais lui trouver des débouchés commerciaux. Les Scandinaves s’en servent en placage pour des meubles. Et c’est un arbre qui peut avoir des débouchés dans la chimie verte. Ses composants olfactifs sont déjà utilisés par l’industrie pharmaceutique et la cosmétique. Il y a une vraie chaîne de valeurs à créer avec une industrie de l’aval.

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Il n’y a pas de solution à court terme, pour diminuer la vulnérabilité des forêts françaises? 

Si, la solution immédiate, ce sont les haies de protection avec des feuillus. On a des résultats solides sur leur efficacité contre les insectes ravageurs du pin maritime, sur leur efficacité à réduire les chablis après-tempête et sur leur capacité à ralentir la progression du feu. Il y a une adhésion assez forte des gestionnaires du massif sur cette idée et nous collaborons avec eux à un projet de bocage forestier visant à créer une trame verte autour des plantations de pins. On lance une expérimentation en Gironde début 2021. 

Votre conclusion? 

Il n’est pas raisonnable en l’état actuel des connaissances scientifiques de présenter la forêt mélangée comme la panacée contre tous les problèmes de santé des forêts. Néanmoins, il est indéniable que la recherche en écologie forestière de ces dernières décennies a mis en évidence la vulnérabilité des monocultures d’arbres vis-à-vis des risques naturels. Nous sommes conscients des difficultés des gestionnaires pris entre des injonctions d’écologues et des enjeux économiques. Nous cherchons à leur faire des propositions qui tiennent compte de leurs contraintes tout en améliorant la résilience de la forêt. Car on est à un moment crucial, où nos forêts sont extrêmement fragilisées. Il faut agir

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