Le Parisien du 1er août 2020 

Réchauffement climatique : pourquoi les feux vont se multiplier aux portes des villes 

Après l’incendie d’une pinède au centre d’Anglet, d’autres feux dans des espaces boisés situés en zone urbanisée sont à craindre à cause de la sécheresse, des canicules à répétition et de l’étalement urbain.

2020 08 01 réchauffement climatiqueLe feu a ravagé jeudi soir 165 hectares de la forêt de Chiberta à Anglet (Pyrénées-Atlantiques) et une centaine d’habitants ont été évacués. AFP/Gaizka Iroz

Les enfants y pratiquaient l'accrobranche ; les joggeurs y faisaient leur footing ; c'était le rendez-vous des familles et des amoureux déambulant sous la frondaison main dans la main… entre le fleuve Adour et l'Atlantique, au centre d'Anglet, la grande pinède de Chiberta était l'îlot de verdure favori des habitants de la cité balnéaire des Pyrénées-Atlantiques. « Cela fait tellement mal au cœur car j'y ai fait des dizaines de pique-niques depuis ma plus tendre enfance et je n'imaginais pas qu'un incendie puisse ravager cette si jolie forêt », soupire Karine qui habite à quelques kilomètres du site naturel.

165 ha de végétation y ont été réduits en cendres après le spectaculaire incendie survenu jeudi en fin d'après-midi et maîtrisé dans la nuit par les pompiers. Nourri par la sécheresse et la chaleur caniculaireil a fait près de 42 °C au Pays basque jeudi ), le feu a été attisé par le vent. Des dizaines de personnes ont été contraintes de quitter en urgence leur maison.

VIDÉO. Le feu ravage la forêt d'Anglet

Si l'on est rodé chaque été au défilé des Canadairs survolant le maquis corse, l'arrière-pays varois ou les forêts de pins en Gironde, voir des avions bombardiers d'eau intervenir en plein cœur d'une ville est assez rare. Mais peut-être va-t-il falloir s'y habituer tant les risques de canicule et de sécheresse extrême risquent de se multiplier à l'avenir si l'on en croit les projections des climatologues du Giec (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat).

« Le nombre de jours marqués par un risque extrême d'incendie pourrait augmenter d'au moins 30 % d'ici 2050 », souligne Jean-Baptiste Filippi, chercheur au CNRS et coordinateur du programme de recherche FireCaster, un outil pré-opérationnel d'aide à la décision incendie.

Des zones jusqu'ici épargnées

Ces risques accrus de départs de feux ne concerneront plus seulement des forêts isolées mais des zones boisées situées à proximité des villes. « Car les villes se sont rapprochées des forêts, fait remarquer Jean-Baptiste Filippi. On construit des habitations dans le maquis, on aménage des parcours aventure dans les bois, on installe des campings sous la pinède… » Cette menace, l'Office national des forêts (ONF) l'a bien intégrée et s'inquiète désormais de voir des départs de feux survenir dans des zones jusqu'ici épargnées, au nord du pays.

« Aujourd'hui, plus de trois quarts des surfaces détruites par les feux de forêt sont localisées dans le grand Sud, explique sur le site de l'ONF Yvon Duché, responsable technique national incendies de forêts. Les scénarios d'évolution climatiques du Giec dont nous disposons montrent une tendance à l'extension du risque d'abord vers le sud-ouest, puis vers la Bretagne, le Val de Loire, la région parisienne et la haute vallée du Rhône, avant de concerner dans un second temps, vers la fin du siècle, quasiment tout le territoire national. »

Aux portes de Paris, plus de onze millions de personnes fréquentent chaque année les 22 000 ha de la forêt de Fontainebleau. Et les agents forestiers y redoublent de vigilance en été. Ils ont désormais recours à des drones pour surveiller le massif qui subit chaque année une quarantaine de départs de feux. Pour répondre aux besoins en eau des pompiers, trois cuves de 30 m cubes chacune ont été semi-enterrées en forêt et un projet de pompage dans l'aqueduc du Loing est en cours d'élaboration.

Boucliers thermiques

« Dans le Grand-Est, les services d'incendie et de secours s'adaptent eux aussi à des risques d'incendie qui surviendraient dans les forêts des Vosges et l'inquiétude est similaire dans le massif du Morvan », explique Jean-Baptiste Filippi. Au-delà des dangers que ces incendies font courir aux populations locales et de leur impact sur la faune et la flore, lorsque des centaines d'hectares de forêts partent en fumée, le réchauffement s'accentue.

« Pendant les canicules et les vagues de chaleur, les arbres agissent comme des boucliers thermiques », explique Jonathan Lenoir, chercheur en écologie forestière au CNRS. C'est pourquoi le concept de « forêts urbaines » pourvoyeur de fraîcheur et de verdure plaît tant aux édiles des grandes villes.

« Si ces fortes chaleurs se répètent dans le temps, les arbres ne pourront plus aller puiser l'eau en profondeur dans le sol, auront tendance à mourir et pourraient donc constituer à long terme de potentiels combustibles pour de futurs incendies, avertit le scientifique. Dans la forêt de Compiègne (Oise) par exemple, on constate déjà que beaucoup de hêtres dépérissent à cause des hannetons forestiers qui leur grignotent les racines et d'une accumulation de périodes de sécheresse prolongée en été. » Un cercle vicieux qui pourrait contribuer à l'avenir à accentuer le risque d'incendie au cœur de ce massif.