Sud-Ouest du 17 juillet 2020

2020 07 17 SO Des pompiers et policiers pris pour cible

La Gazette du 16 juillet 2020 

« Il faut davantage prendre en compte le malaise des sapeurs-pompiers »

2020 07 16 gazetteJ.-M. Leligny / Andia 

Dans la nuit du 14 juillet, un pompier du Sdis de l’Essonne a été blessé par balle lors d’une intervention. Une attaque inédite par sa gravité qui met encore une fois en lumière les violences qu'ils subissent régulièrement dans l'exercice de leur mission. Une violence latente, mais aussi sociale, qui devrait être davantage prise en compte, comme l’explique le sociologue Romain Pudal. 

Dans la nuit du 14 juillet, un pompier du Sdis de l’Essonne a été blessé par balle à Etampes lors d’une intervention pour un incendie de véhicule. Cet énième fait de violence à l’encontre des sapeurs-pompiers suscite l’indignation générale. « Une violence intolérable », « un nouveau palier franchi », « une tentative de meurtre »… Sur les réseaux sociaux, sapeurs-pompiers, syndicats et élus ont relayé l’information via le #touchepasamonpompier, et dénonçant une situation toujours plus alarmante. Le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a également réagi (lire encadré). 

En décembre dernier, un rapport sénatorial présentait 1 8 mesures pour mieux assurer la sécurité des sapeurs-pompiers. Déposée tout récemment, la proposition de loi du député du Var Fabien Matras (LREM) va également dans ce sens. 

Pour Romain Pudal, sociologue et ancien pompier volontaire, il faut distinguer les violences physiques et verbales, parfois liées à des problèmes psychologiques, aux violences liées au malaise social et dont il estime que les conséquences ne sont pas suffisamment prises en compteUn constat amer qu’il dressait déjà il y a quatre ans. 

Entretien. 

Dans votre livre paru en 2016 vous dénonciez la violence envers les sapeurs-pompiers qui se retrouvent malgré eux en première ligne face aux malaises de la société. Quatre ans plus tard, quel regard portez-vous sur la situation ? 

Il faut distinguer les violences physiques et verbales, parfois liées à des problèmes psychologiques, aux violences liées au malaise social. Les premières font malheureusement parties des risques du métier. Les secondes sont différentes. Car le secours est un service public qui reste gratuit. On sait que les pompiers viendront toujours. Mais ils se retrouvent confrontés à des types d’intervention de plus en plus éloignés de ce qu’ils apprennent en formation : ils passent du secourisme pour des choses identifiées telles qu’un arrêt cardiaque, une fracture, au traitement de mal être lié à des situations compliquées comme le chômage, la solitude… 

Cela a toujours été le cas mais manifestement un cap est franchi. Les hiérarchies se rendent compte de plus en plus que c’est un enjeu pour leurs intervenants en termes de recrutement, d’attractivité, de définition de la mission. Ce qui fatigue c’est passer la moitié de la nuit dehors à essayer de répondre à tout un tas de détresses. 

De nombreux sapeurs-pompiers dénoncent justement une perte de sens de leur mission. Comment l’expliquer? 

Les gens savent que composer le 18 est la garantie d’avoir un coup de main. Beaucoup sont perdus, déboussolés, se disent « je peux toujours tenter ». 

Quand on est jeune pompier on peut supporter ce genre d’intervention mais plus le temps passe, plus c’est épuisant et ce n’est pas valorisant. Il y a une distance, un fossé, qui s’instaure entre les formations très dures, exigeantes physiquement, et la réalité de l’intervention. Ils vont par exemple faire des manœuvres le matin et passer le reste de la journée à discuter avec des personnes en détresse… 

Ces difficultés peuvent avoir des répercussions sur le travail des sapeurs-pompiers et sur leur santé… 

Effectivement ce qui m’inquiète le plus c’est que les sapeurs-pompiers soient confrontés à des situations qu’ils ne pourront pas gérer car ils ne seront pas assez nombreux ou pas assez formés. Et cela peut avoir des conséquences aussi bien du côté des victimes que dans leurs rangs. Je parle de fatigue physique, mais aussi morale… à terme, l’épuisement professionnel. 

Les risques psycho-sociaux sont-ils justement assez pris en compte ? 

Il y a effectivement la fatigue physique mais il y a aussi les dégâts qui ne se voient pas. Et ces risques sont beaucoup plus présents qu’on ne le croit dans cette profession. Sans aller jusqu’au suicide, il y a des formes plus ou moins aigües de burn-out qui se traduisent notamment par un phénomène de dépersonnalisation de la victime. 

Dans le milieu ont dit qu’une personne à bout est « blasée ». C’est une façon de désigner ce type de fatigue et d’épuisement psychologique. Et ce sont les interventions de misère sociale qui produisent cela ! Sur un accident de la route, les pompiers savent ce qu’ils peuvent faire : maintenir les fonctions vitales pour amener la victime dans le meilleur état possible à l’hôpital. Mais quand une personne dit que sa vie est foutue et menace de se jeter dans le vide : que faire ? 

Tout cela n’est pas encore assez pris en compte par les cadres. Et c’est l’une des difficultés liée à cette profession où l’on ne se plait pas, où on encaisse. C’est un mal invisible. Or ce ras le bol n’est pas un aveu de faiblesse. Je pense qu’il ne faut le nier et qu’il faut s’en emparer. 

Les sapeurs-pompiers ont mené un mouvement de grève de plusieurs mois, avec des manifestations parfois émaillées de violences. Qu’en pensez-vous ? 

La mobilisation des sapeurs-pompiers ces derniers mois est impressionnante d’autant que ce n’est pas fréquent. Ce n’est pas un milieu qui descend dans la rue facilement. C’est quand même un métier d’ordre au sens générique du terme. Ce sont des gens qui sont dans le dévouement, pas dans la revendication à tout prix. S’ils manifestent, ce n’est pas pour rien et il faut le prendre en compte. 

Beaucoup souffrent d’un manque de reconnaissance, ont le sentiment de devoir répondre à tout, de toutes les manières possibles, et dans des conditions difficiles. Le nombre d’interventions augmente et en même temps les effectifs stagnent. La pression devient épuisante pour les pompiers. Ajoutez à cela une prime de feu qui n’a pas augmenté depuis des années (ndlr : le ministre de l’Intérieur a promis la revalorisation de cette prime à 25% d’ici la fin du mois ), un avancement de carrière qui n’est pas garanti, des inquiétudes au sujet de la retraite… Ils ont le sentiment d’être préssurisés, utilisés et jetés. 

Tout cela ne favorise pas le recrutement… 

C’est l’une des problématiques majeures. On arrive à recruter mais il y a une déperdition élevée. Pour qu’un pompier soit efficient il lui faut quelques années de bottes. C’est un paradoxe sans fin : on recrute, on forme et ils partent car ils sont déçus ou se rendent comptent qu’ils n’ont pas de perspectives… On perd des éléments de meilleure qualité au profit de jeunes, certes très dévoués, mais qui ne connaissent pas encore le travail et qu’il faut former. 

D’où vient cette crise des vocations ? 

Il y a vraiment une prise de conscience qu’un grand nombre d’intervention ne nécessitent plus du secourisme au sens stricte du terme mais font davantage appel à des qualités d’empathie, d’écoute pour faire face à des situations de détresse sociale ou morale… Or nous ne sommes pas là dans la définition initiale du métier de sapeur-pompier. Beaucoup s’engagent pour les incendies ou les sauvetages. Or ils se retrouvent bien souvent à gérer des situations qui font appel à des ressources personnelles. Ils se sentent alors démunis et déçus. C’est aussi la cause de l’épuisement professionnel de certains pompiers. 

FOCUS

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