Sud-Ouest du 17 juillet 2020 

2020 07 17 SO Vigilance accrue

Les milliards de la course au vaccin contre le Covid 

SANTÉ Les premiers essais cliniques des vaccins contre le Covid-19 ont débuté, financés par les fonds d’urgence internationaux. Mais les États s’affrontent pour garantir la fourniture de doses à leurs populations, sans certitudes quant à la réussite des recherches engagées à une vitesse inédite

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C’est une course inédite. Jamais de tels moyens n’avaient été déployés en si peu de temps pour trouver un vaccin. Plus de 130 projets dans le monde sont à l’étude pour découvrir un remède contre le Covid-19. Selon l’ONG Policy cures research, environ 4milliards de dollars ont déjà été injectés dans le soutien à la recherche. Selon nos calculs, en cumulant les engagements pris par les pays et les organisations internationales, ce sont au moins 25 milliards de dollars qui pourraient être mobilisables dans les prochains mois (lire notre infographie).  

«Il y a rapidement eu un portage politique fort sur le vaccin. D’autant que l’OMS avait lancé une initiative de coopération. Beaucoup de chefs d’État, dont Emmanuel Macron et Angela Merkel, s’étaient lancés dans cette démarche multilatérale avec l’idée que le vaccin devait être un bien commun», explique Nathalie Ernoult, responsable du plaidoyer pour l’accès aux médicaments à Médecins sans frontières.  

Autour de l’Organisation mondiale de la santé, deux puissantes ONG orientées sur des partenariats public-privé se font les chantres d’une approche multilatérale: le Cepi se charge particulièrement de la recherche et le Gavi de la distribution. L’objectif de l’OMS étant de mutualiser les financements, de sorte que les pays les plus pauvres puissent bénéficier des apports des pays riches indique Nathalie Ernoult.  

Mais rapidement, certains États ont commencé à conclure des contrats de gré à gré avec les laboratoires. À la sortie du confinement, Sanofi avait lancé une bombe, jetant une lumière crue sur l’arrière-boutique de la course au vaccin. Son PDG annonçant alors, au regard des millions de dollars déjà engagés par les États-Unis, que le territoire américain serait servi en premier… Les tentatives de rétropédalage de Sanofi n’ont pas suffi à éteindre l’incendie. D’autant que Donald Trump n’a jamais fait mystère de sa volonté d’appliquer sa doctrine « America first» au vaccin. Dès le mois de mars, ne s’était-il pas fait surprendre en train de tenter de siphonner la société de biotechnologie allemande CureVac en pointe sur la technologie ARN? Angela Merkel avait dû faire appel à ses alliés européens pour retenir la jeune pousse.  

Les États-Unis ont finalement déployé de grands moyens. L’opération qui coiffe la course au vaccin a été baptisée «Warp speed» (vitesse lumière) et confiée à un militaire. Le bras armé du dispositif se nomme le Barda. Il est doté de 10milliards de dollars, non seulement dans l’aide à la recherche, mais aussi pour sécuriser des doses en les préachetant auprès des firmes jugées les plus prometteuses.  

Précommandes massives  

Car, à ce stade, une réalité s’impose: si un vaccin était trouvé, aucune société ne dispose des capacités de production pour servir en quelques semaines la planète entière. «On estime qu’entre les premiers servis et les derniers, douze mois peuvent s’écouler», relève Nathalie Ernoult. Intenable politiquement pour les États les plus riches. En juin dernier, un consortium européen rassemblant la France, l’Allemagne, l’Italie et les Pays-Bas a précommandé 400 millions de doses du vaccin-candidat d’AstraZeneca dont – à l’instar de tous les autres – nul n’est en capacité de dire s’il intégrera un jour une seringue. N’empêche, le deal devrait s’ajouter au 1,2 milliard déjà engrangés par la multinationale pour produire son vaccin.  

Le système profite donc aux industriels les plus rapides. À ce jour, 19 projets ont déjà franchi le seuil des premiers essais cliniques. Parmi eux, six sont exclusivement chinois. Citons également les recherches menées par l’Institut Pasteur adossé à une biotech autrichienne et à l’américain Merck. Les poids lourds occupent à peu près toutes les cases. Ainsi le projet d’AstraZeneca, outre la précommande européenne, peut compter sur le support du Cepi mais aussi des milliards du Barda, ayant été retenu parmi les projets soutenus par la puissance publique américaine. Tout comme le projet de Moderna, la start-up américaine qui après avoir annoncé des résultats positifs dans son projet innovant de vaccin à base d’ARN devrait intégrer le top 100 de l’indice Nasdaq (lire par ailleurs). Sans avoir encore le moindre vaccin, même contre les oreillons, dans son portefeuille.  

«Un bien privé» 

Cette manne d’argent public a probablement convaincu nombre de firmes de se lancer dans la course. Ces dernières années, les vaccins ne constituaient plus une véritable priorité pour l’industrie. «C’est un produit très particulier, avec un coût très important et un risque maximal jusqu’au bout du processus », relève le professeur Nicholas Moore du CHU de Bordeaux. «Si les États veulent ce vaccin, vu le risque financier que cela représente pour les entreprises, il n’est pas illogique qu’ils s’engagent», estime l’économiste au CNRS et spécialiste des questions de santé, Carine Milcent. «Aujourd’hui, une très grande partie des risques sont couverts par de l’argent public ou philanthropique. Cela devrait conduire l’industrie à s’engager dans cette approche de bien public qui est la seule à pouvoir garantir une répartition équitable du vaccin sur la planète », pense Nathalie Ernoult.  

« Dans la réalité, ce vaccin sera pourtant un bien privé produit par des entreprises privées », relève Carine Milcent qui estime que l’approche dispersée ou semi-dispersée des États face à l’industrie risque d’atténuer les marges de négociation vis-à-vis des industriels.  

Justement appelés à s’exprimer devant le Parlement européen début juillet, les patrons des laboratoires impliqués dans la course au vaccin ont tout bonnement laissé leurs chaises vides.

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Sud-Ouest du 17 juillet 2020 

« Un vaccin pourrait n’être efficace qu’à 50 % » 

Au-delà des effets d’annonce, le vice-président de la commission technique des vaccinations reste prudent

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« Sud Ouest » Que vous inspire cette course mondiale au vaccin? 

Daniel Floret Des leçons ont été tirées. D’abord de la grippe H1N1 de 2009, quand, pour la première fois, on a envisagé de lutter contre une pandémie avec des vaccins. Le virus avait été isolé en avril, et en octobre on avait un vaccin. On a appris à accélérer les procédures. La deuxième leçon vient d’Ebola. Pendant des années, on avait des pics localisés qui n’intéressaient personne. Puis, face à une épidémie menaçante, on s’est aperçu qu’on n’avait pas cherché de vaccin depuis1975. Cette fois-ci, tout le monde s’est mis dans les startingblocks. Les scientifiques ont déployé des méthodes innovantes. Quel que soit le résultat, cela servira pour le futur. Cet épisode aura été un accélérateur pour la recherche et l’industrie 

Plus d’une centaine de travaux sont en cours. Certains se détachent-ils ? 

Jusqu’à présent, les développeurs de vaccin ont fait des communiqués de presse plutôt que des publications scientifiques. On a vu, mardi, une première publication sur un essai de phase 1 avec le vaccin de Moderna. C’est la première publication scientifique sur l’utilisation humaine d’un candidat-vaccin. Globalement, pour l’instant, on n’a aucune donnée d’efficacité ni de sécurité. Personne n’a de garantie. Ce qui est encourageant, c’est que plusieurs technologies sont étudiées simultanément, dont certaines nouvelles. 

À partir de quel moment considèret-on qu’un vaccin fonctionne? 

La FDA, le gendarme américain du médicament, a fixé un minimum de 50 % d’efficacité (une réduction de moitié de la létalité, NDLR) mais cela reste un peu flou. Il y a plusieurs idées possibles. Il peut être efficace pour empêcher l’infection. C’est l’idéal. Mais à un degré moindre, il pourrait être efficace seulement pour prévenir des formes graves de la maladie, mais pas forcément de l’infection. Cela changerait la manière d’utiliser le vaccin qui ne serait alors pas utilisé pour casser la pandémie, mais pour protéger les personnes à risque. 

N’y a-t-il pas un risque à accélérer les procédures de mise sur le marché? 

C’est un défi. Je doute que les agences réglementaires fassent des compromis avec la sécurité. Mais bien sûr, il n’y aura pas de recul, surtout sur les vaccins innovants comme ceux à ARN (qui utilisent l’ARN messager, NDLR) ou avec vecteur viral modifié. En toute rigueur, il faudrait des phases 3 (dernière étape de test, à grande échelle) assez longues pour montrer efficacité et durée de protection. Mais on est dans une situation pandémique où il va falloir faire un compromis entre exigence maximale et réduite. On ne peut pas faire durer un essai pendant des années. Il y a toutefois des points de blocage. Parmi ceux qui devront être levés figure le risque que le vaccin exacerbe la maladie. Cela avait déjà été pointé lors des recherches sur un vaccin contre d’autres coronavirus. 

Il semblerait que les anticorps disparaissent rapidement. Est-ce un obstacle pour la vaccination? 

On n’a pas de résultat sur les anticorps produits par un vaccin. Mais ceux sur la persistance des anticorps développés après la maladie sont inquiétants. Pour autant, un bon vaccin agit à la fois sur la production d’anticorps et sur l’immunité cellulaire. Cela va être un des points clés sur la manière d’utiliser le vaccin, la durée de protection. L’épreuve de vérité, ce sera les essais de phase 3. 

Certains préconisent, pour aller plus vite d’injecter le virus à des volontaires qui auraient reçu le vaccin… 

Cela ferait gagner beaucoup de temps. Mais en l’absence d’une thérapeutique, exposer volontairement des personnes ne me paraît pas très éthique. 

Il est vrai que pour mener des essais cliniques, notamment en phase 3, il faut se trouver en contexte où les personnes sont exposées. 

Le paradoxe, c’est que s’il n’y a plus d’épidémie, il n’y a plus d’étude possible.

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