Sud-Ouest du 8 avril 2020 

Le seuil des 10000 morts franchi 

FRANCE Si le rythme des patients admis en réanimation se ralentit un peu, hier le pays a dépassé la barre symbolique des 10 000 décès liés au virus. Dont plus d’un tiers en Ehpad

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A l’heure où le Japon proclamait hier l’état d’urgence pour tenter d’enrayer la récente propagation du virus, la Chine semblait à l’inverse vivre une journée historique: la première sans décès lié au Covid-19 depuis trois mois. Dans la foulée, les autorités de Pékin ont alors officiellement levé le blocus de Wuhan et de ses onze millions d’habitants, confinés dix semaines durant. 

En France, c’est la barre aussi symbolique qu’attendue des 10 000 morts qui aura été franchie. Très exactement 10 328 décès, dont plus d’un tiers en Ehpad (3 237). Selon le directeur général de la Santé, l’épidémie ainsi n’a «jamais été aussi présente », malgré un ralentissement certain de sa progression.

820 morts en 24 heures 

Avec 820 décès de plus en 24 heures constatés à l’hôpital (597), dans les maisons de retraite médicalisées et autres établissements médicaux-sociaux, la journée d’hier est pourtant la plus funeste depuis l’apparition du Covid-19 dans l’Hexagone. Lourd bilan pouvant toutefois en partie s’expliquer par « un probable retard de saisie dans les Ehpad », a précisé Jérôme Salomon. 

Au total, quelque 30 000 personnes étaient hier soir hospitalisés pour une infection au cotonavirus, dont 7 131 dans un lit de réanimation. « Un indicateur que l’épidémie n’a jamais été aussi présente, et qu’elle poursuit sa progression. » Mais sans doute à un ryhtme moins soutenu. 

Toujours pas au pic, mais… 

En faisant le compte des sorties, l’augmentation nette du nombre de patients en réanimation – un indicateur très suivi par les professionnels de santé – se révèle ainsi de moins en moins forte, avec 59 cas supplémentaire hier, contre 94 lundi et 140 dimanche. «Nous ne sommes toujours pas au pic, puisque tous les soirs il y a un peu plus de malades en milieu hospitalier, notamment en réanimation », martèle pourtant le directeur général de la Santé, pour qui évoquer la date d’un futur déconfinement n’aurait « aucun sens » aujourd’hui. « Nous ne sommes qu’à la phase ascendante, même si elle ralentit un peu. » À noter tout de même que 19 337 personnes sont d’ores et déjà sorties guéries d’un hôpital. 

En Nouvelle-Aquitaine 

Dans la région Nouvelle-Aquitaine, 152 décès (à l’hôpital) liés au coronavirus ont été recensés depuis le début de l’épidémie, dont 14 pour la journée d’hier (1). Si le nombre de personnes hospitalisées (792) dans les douze départements concernés était mardi plus important que la veille (+ 9) le nombre de cas admis en réanimation ou en soins intensifs (243) avait en revanche légèrement baissé (- 4). Tandis que 59 nouveaux patients ont quitté, guéris, le milieu hospitalier (669 au total). 

L’Europe reste l’épicentre 

Enfin, en cette si particulière journée mondiale de la santé que fut ce mardi, plus de 170 pays et 1,345 million d’humains étaient frappés par la pandémie. À un rythme d’ailleurs de plus en plus rapide, notamment aux États-Unis où l’on compte le plus de malades (368 000). Mais avec déjà plus de 54 000 des 75 000 morts comptés sur l’ensemble de la planète, l’Europe demeurait pour autant l’épicentre du coronavirus (2). 

  1. Au total, depuis le début de l’épidémie, 50 personnes sont mortes à l’hôpital en Gironde, 19 en CharenteMaritime, 15 dans les Pyrénées-Atlantiques, 8 en Charente, 6 dans les Landes, 3 en Lot-et-Garonne et 1 en Dordogne.

  2. 136 000 malades en Espagne, 132 000 en Italie et 78 000 personnes testées positives en France

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2020 04 08 confinement va durer

2020 04 08 SO Confinement la prolongation se précise

 

Sud-Ouest du 8 avril 2020 

Bordeaux veut «déconfiner» masqué 

PROTECTION Une à une, les villes imposent les masques alternatifs ou en tissu et devancent l’hésitation des scientifiques

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En attendant les masques officiels, les Bordelais font avec les moyens du bord. PHOTO THIERRY DAVID /« SO » 

Une obligation? Pas encore. Le ministre de la Santé Olivier Véran attend l’évolution des «recommandations scientifiques ». Et même si l’Académie de médecine préconise le port du masque généralisé pour limiter la propagation du virus (lire «Sud Ouest» de lundi), il tergiverse: «Proposer, inciter, voire contraindre le port d’un masque en population générale, cette question-là est ouverte», a-t-il déclaré hier. Pourtant, le 3 avril, Jérôme Salomon, directeur de la Santé a reconnu «l’utilité des masques alternatifs » dans l’espace public… Finalement, plusieurs villes ont devancé les «recommandations scientifiques », certaines même, comme Nice, s’apprêtent à légiférer: port du masque obligatoire par arrêté municipal. Amende prévue pour les contrevenants ? 11 euros. 

À Bordeaux, la décision a été prise hier. Sans contrainte. Juste une invitation à porter le masque, comme un geste altruiste. « Je ne vais pas mentir», commente Nicolas Florian, le maire de la capitale girondine. «J’ai observé l’action de Christian Estrosi à Nice durant le week-end, et pensé qu’il serait possible de la dupliquer pour Bordeaux, à un détail près : je n’ai pas le pouvoir de rendre le port du masque obligatoire, je laisse cela à l’État.» Pour l’instant, pas de PV dans la capitale girondine pour le non-port du masque en extérieur. Après une réunion de cellule de crise, le maire de Bordeaux a contacté Patrick Bobet, président de Bordeaux-Métropole, qui s’est déclaré partant pour élargir l’opération sur toute l’agglomération. Hier matin, contact avec été pris avec une dizaine d’entreprises, de fabricants susceptibles de fournir rapidement près de 800 000 masques barrières. Des modèles en tissu, lavables à 60° (lire ci-dessous) et réutilisables, conformes aux normes basiques de protection. « Pour être totalement vertueux, nous avons sollicité la Chambre des métiers de la Gironde, afin d’identifier les couturières, capables de confectionner des masques du même type, rapidement et qui aujourd’hui, se trouvent en chômage forcé », a précisé Nicolas Florian. Qui a décidé, par contre, de ne pas durcir les mesures contre les joggeurs comme à Paris, où le sport individuel en extérieur est interdit entre 10 heures et 19 heures, à partir de ce mercredi. 

Pour le déconfinement 

Ces protections désormais commandées seront distribuées selon un modus operandi simplifié, sur des points relais par quartier, au fur et à mesure des livraisons. «Notre projet était de permettre lors du déconfinement, une protection de la population, en plus des gestes barrières qui seront toujours indispensables», suggère le maire de Bordeaux. «Nous tablons sur un déconfinement début mai, mais rien ne nous autorise à l’affirmer. À ce moment, tous les masques auront été distribués, mais s’ils arrivent avant, les Bordelais pourront en bénéficier, qu’ils soient encore confinés ou déjà déconfinés 

En même temps, la mairie a encouragé les plus adroits, à fabriquer artisanalement ou en série, des masques barrières en tissu, selon le modèle agréé par l’Afnor (lire ci-dessous). Une plateforme sur Internet, jeparticipe.bordeaux.fr mettra en relation des producteurs et des demandeurs. 

La doctrine n’a pas changé 

Olivier Véran, hier, a spécifié que «la doctrine du gouvernement n’avait toujours pas changé concernant le port du masque: la stratégie étant de permettre de protéger les soignants par des masques FFP2 ou des masques chirurgicaux, mais également les personnes les plus fragiles, celles qui présentent des risques particuliers.» Le ministre de la Santé assure qu’il communiquera dans le sens d’un changement de doctrine, dès que les scientifiques se seront tous mis d’accord y compris l’Organisation mondiale de la santé, qui encore, tord le nez. « Les masques seuls ne peuvent être ‘‘la solution miracle’’ contre la pandémie de Covid-19, et leur usage généralisé dans la population n’est justifié que si les autres mesures barrières sont impossibles ou difficiles à mettre en place», a déclaré le patron de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus. Les villes de France qui prennent les devants se multiplient, Nice, Mandelieu, Bordeaux, Sceaux… 

Néo-Aquitains moins immunisés 

Il y a de grandes chances que ces masques barrières se révèlent indispensables et de précieux alliés durant plusieurs mois, particulièrement dans notre région, relativement épargnée : les Néo-Aquitains, moins touchés par le coronavirus, sont aussi moins immunisés collectivement, donc plus vulnérables que les habitants des régions où le virus a sévi violemment. Le maintien des seules mesures barrières pourrait ne pas suffire.

Sud-Ouest du 8 avril 2020 

Le grand concours Lépine des masques faits maison 

Depuis que les autorités recommandent de porter un masque, le système D est souvent la seule solution

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Passé le changement de doctrine gouvernementale et, à plus forte échelle encore le revirement de l’Organisation mondiale de la santé, voilà donc la France entière désormais incitée à se couvrir le visage par tous les moyens du bord. Quand bien même quelques masques « conventionnels » fleurissaient depuis quelque temps déjà au bout du nez de nos concitoyens, la pénurie planétaire n’offre en effet guère d’autres solutions que la débrouille. 

1 Bientôt 67 millions de couturiers et de couturières? 

Qu’importent également les 40 millions de masques chirurgicaux et FFP2 chaque semaine réservés aux personnels soignants, l’Académie de médecine recommande donc qu’à chacune de nos sorties soit rendu «obligatoire » le port d’un modèle « alternatif », quand plusieurs villes l’ont carrément imposé, hier, par arrêté (lire ci-dessus). Dans l’ombre d’une petite centaine d’entreprises textiles soudainement reconverties (1), une armée de bénévoles et de particuliers se sont ainsi lancés dans le fait maison. 

Histoire de protéger les autres davantage encore que soi-même, l’aventure pourtant a les défauts de ses qualités. Qu’il s’agisse de porter une écharpe, un filtre d’aspirateur, de tailler un bout de drap comme un vieux mouchoir en tissu, d’enfiler un caleçon molletonné et de simples feuilles d’essuie-tout agrafées, de serviettes hygiéniques lavables ou même de (gros) bonnets de soutiens-gorge comme ceux confectionnés par des employés d’hôpital d’Agen, un grand concours Lépine masqué est organisé. 

2 Va pour le système D, mais gare aux «tutos» farfelus 

Va pour le système D, mais gare aux tutoriels trop farfelus pour être honnêtes. Élevé, si ce n’est au rang de panacée, à celui de bouclier, le masque alternatif ne saurait ainsi s’affranchir de certaines précautions lors de son assemblage. Devant ce florilège de conseils en ligne et de modèles aux qualités hétérogènes ou «parfois douteuses », l’Association française de normalisation (les fameuses normes « Afnor») a donc décidé d’improviser sur le Web un guide de fabrication destiné aux particuliers : matériaux à privilégier (coton, polaire, viscose, etc.), brides, dimensions et pliures à respecter, le tout accompagné de patrons découpables à imprimer(2). «Il faut choisir des étoffes serrées, pas trop chaudes mais suffisamment souples pour assurer l’étanchéité autour du visage. Mieux vaut enfin assembler deux ou trois couches, même de tissus différents.» 

Avec comme même principe de base celui de faire en sorte que le remède ne soit pas pire que le mal, l’Académie de médecine a donc elle aussi franchi le Rubicon. Notamment en relayant le simplissime tutoriel du professeur Daniel Garin (3). Dans la série «toujours mieux que rien », cet ancien médecin militaire du Val-de-Grâce devrait en décomplexer plus d’un à l’heure incertaine où le déconfinement pourrait se transformer en véritable bal masqué. Une serviette en papier, deux élastiques, une agrafeuse et le tour est joué pour ce masque «de fortune» assumé. 

3 Bien savoir le porter, mais aussi le laver à 60 degrés 

Une fois assemblé dans les règles de l’artisanat, faut-il encore bien savoir l’utiliser. Le positionner sur le visage en particulier – on ne le remonte jamais sur le front ou sur le menton – mais aussi l’enlever avec précaution. Selon Olivier Peyrat, directeur général d’Afnor, ce masque «barrière» présente malgré son aspect rudimentaire un autre avantage non négligeable: «Il réduit les contacts entre des mains potentiellement contaminées en touchant des objets et la bouche ou le nez. Or, moins se toucher le visage, c’est réduire les points d’entrée dans l’organisme.» 

Dernier conseil, enfin, le laver chaque fois qu’il est souillé, mouillé, mal positionné et après avoir servi plus de 4 heures. À 60 degrés, et pendant au moins une trentaine de minutes. 

  1. 6,6 millions de masques à usage professionnel devraient être fabriqués en France cette semaine, contre 3,9 millions la précédente.

  2. afno.org/faq-masques-barrieres/ (3) www-timc.imag.fr. Un autre tutoriel est également en ligne sur le site du CHU de Grenoble.

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