hôpitaux des millions en perfusion

des millions en perfusion

Sud-Ouest du 21 novembre 2019 

L’hôpital public est placé «sous oxygène» 

SANTÉ Le Premier ministre, Édouard Philippe, et la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, ont présenté les très attendues mesures d’urgence pour l’hôpital, hier matin. Cette annonce fait suite à un mouvement de grève qui dure depuis huit mois, mais ne semble pas répondre à la colère des soignants

l'hôpital 3Aucune hausse de salaires n’a été annoncée mais des primes, notamment pour recruter dans les blocs opératoires. ILLUS. D. L. D./« SO »

Agnès Buzyn et Édouard Philippe ont choisi leurs mots. « Redonner de l’oxygène à la communauté des soignants. » «L’hôpital décroche, l’horizon de la réforme Ma santé 2022 ne peut-être la seule réponse.» «Être à la hauteur des attentes des soignants.» « Répondre à leur désarroi»… Il a fallu un mouvement de grève des urgences hospitalières historiquement long, huit mois, et il a surtout fallu que les médecins viennent battre le pavé aux côtés des infirmiers, aides-soignantes et autres paramédicaux, la semaine dernière, pour qu’enfin le gouvernement sorte du bois. À la clé ce plan, tout bonnement «le sauvetage » de l’hôpital public, disent-ils. Voici comment. 

1 Résorber la dette des hôpitaux ou presque 

L’État s’engage à reprendre sur trois ans et dès 2020, 10 milliards d’euros de la dette des hôpitaux publics, ce qui représente un tiers de la dette totale hospitalière. Le centre hospitalier universitaire (CHU) de Bordeaux, classé par le journal « Le Point », 1er CHU de France revendique être à l’équilibre financier. Cette annonce ne le concerne donc pas ? Yann Bubien, son nouveau directeur général s’explique : « Certes, le CHU est bien moins endetté que nombre d’autres établissements similaires de France, mais il est endetté à ce jour de 150 millions d’euros avec les intérêts. Cette mesure va considérablement alléger notre dette. Nous sommes en train de relancer un programme d’investissement immobilier et d’équipement. Les hôpitaux de Bordeaux souffrent de vétusté, nombreux services ne sont humainement pas à la hauteur. Cette annonce est une excellente nouvelle.» 

2 Une aide de 1,5 milliard d’euros supplémentaire 

L’exécutif prévoit un financement supplémentaire de 1,5 milliard d’euros sur trois ans avec un déblocage dès 2020. L’objectif national des dépenses d’assurance-maladie (Ondam) va passer de 2,1% à 2,4 %. « Un plan de financement de 1,5 milliard de plus redistribué dans les hôpitaux, c’est totalement inédit, ajoute Yann Bubien. Du jamaisvu. En plus, cette redistribution sur trois ans, est intéressante, car elle va nous donner de la visibilité pour l’élaboration de nos projets. » Gilbert Mouden, infirmier anesthésiste au CHU et syndicaliste Sud-Santé tique : « Certes, il y a des avancées, on ne peut le nier, mais le collectif interhospitalier demandait une enveloppe de 4 milliards de plus !» 

3 Des médecins hospitaliers chouchoutés 

La ministre de la Santé promet le lancement de la réforme qui modifie le statut des médecins hospitaliers «dans les six mois, pas un de plus ». Il s’agit de les retenir dans le public, en « adaptant leur statut aux nouvelles aspirations » en « renforçant leur capacité à prendre des décisions » en reconnaissant via les salaires, les activités de recherche, d’enseignement et même de management. En leur donnant la possibilité de devenir chef d’établissement. Ce qui fait dire à Nancy Tardres, infirmière anesthésiste à l’hôpital Saint-André (CHU de Bordeaux): «Ces mesures sont médico-centrées. Les médecins ont toutes les raisons d’être contents. Pas nous. On le vit mal, un sentiment de mépris. 80% des mesures décrites concernent les médecins. Les paramédicaux n’ont rien, enfin presque 

4 Pas de hausses de salaires mais des primes à partager 

Ils espéraient des hausses de salaires, des revalorisations pérennes de leurs professions. Ils auront des primes. Déjà celle-là, la prime d’engagement dans la carrière hospitalière, conséquente, censée séduire les professions que l’hôpital a du mal à recruter les soignants dits « métiers en tension». Elle sera revalorisée autour de deux montants : 10 000 et 15 000 euros pour les non-médecins, et 15 000 et 30 000 euros pour les médecins. 

Bien entendu, elle ne s’ouvre qu’à ces fameux métiers en tension : médecins de bloc opératoire, infirmiers de bloc opératoire, urgentistes, manipulateurs radio… Puis, il y a la prime annuelle de 800 euros net, accordée aux infirmiers et aides-soignants de la région parisienne pour les aider à se loger. « Alors là, on se pince, rétorque Nancy Tardres. On oppose Paris à la province, parce que bien entendu trouver un logement à Bordeaux quand on touche 1 500 euros par mois, c’est plus facile ? » Même colère en ce qui concerne la prime de 300 euros annuelle «pour récompenser l’engagement et l’investissement des personnels ». «Qui va déterminer cette prime au mérite? Les cadres ? La hiérarchie ? En fonction de quoi ? » 

5 Les soignants d’Ehpad reconnus 

La prime de 100 euros net par mois pour les infirmiers et aides-soignants qui travaillent en gériatrie ou dans les Ehpad, fait l’unanimité. La compétence spécifique en gériatrie est enfin reconnue. « Cet arsenal de mesures est propre à améliorer l’attractivité de l’hôpital, se réjouit, Yann Bubien. Ce plan est inédit par son ampleur financière, sa réactivité – les sommes promises vont être débloquées dès 2020 – Cela va donner un nouveau souffle aux hôpitaux publics.» Du côté des syndicats, pas de satisfecit: «Rien sur l’augmentation des effectifs, rien sur la réouverture de lits. Un pansement sur une jambe en bois, la colère va continuer et la mobilisation se poursuivre. On sera dans la rue le 5 décembre !» Parole de Sud-Santé.

l'hôpital 4

Sud-Ouest du 21novembre 2019 

« La population et nous, ne méritons pas seulement ça » 

LIBOURNE Au centre hospitalier Robert-Boulin, les personnels se montrent sceptiques sur les mesures annoncées, voire les qualifient de « saupoudrage »

la population et nous

Le temps d’une cigarette, il ne faut pas les chatouiller bien longtemps pour qu’une infirmière et une aide-soignante livrent leur «ras-le-bol». Les mesures d’urgence pour l’hôpital public, la seconde les a entendues à la radio, vite fait, avant d’embaucher dans son service du centre hospitalier Robert-Boulin de Libourne. 

Sa collègue admet être passée à côté. Il faut dire qu’elle a dû sauter la case «déjeuner» et ne s’est autorisée qu’une seule «pause pipi» depuis le début de la journée. En cause, le boulot qui n’en finit plus. «On doit faire face à une augmentation constante du nombre de patients sans avoir pour autant plus de moyens. La situation se dégrade d’année en année », livrent-elles. «Hier, lors d’une ‘‘journée soignants’’, la direction nous a dit qu’il nous appartenait aussi de changer les choses… Mais oui bien sûr…», ironise l’une d’elles. 

La peur du 5 décembre? 

À Robert-Boulin, plus gros employeur de la ville avec ses 3000 salariés, des banderoles de personnels en colère colonisent toujours les grilles jouxtant le Nouvel hôpital (NHL), ouvert il y a un an et demi. La grogne y dure depuis plusieurs mois. 

Médecin aux urgences, Juliane Bosc a pris connaissance du plan gouvernemental dans l’après-midi. Elle lui reconnaît une «réelle prise de conscience » et se montre notamment sensible à l’idée d’une réforme modifiant les statuts du patricien hospitalier. « La prise en compte de la recherche, de la formation, de l’enseignement est une bonne chose. Cela peut nous offrir des moments fédérateurs avec nos collègues aides-soignants et infirmiers, loin du soin à tout-va. C’est seulement dommage que cette réforme ne touche que les seuls médecins.» 

Elle regrette plus particulièrement l’absence de prise en compte du « manque de lits en aval», alternative pour décongestionner les urgences. « Cela ne me rassure pas pour cet hiver. On ne va pas voir débouler tous les postes d’infirmiers dont on a besoin aujourd’hui pour s’occuper des malades.» 

Michaël Casimir, technicien de laboratoire et délégué syndical Sud-Santé, voit des mesures «indigentes» et «méprisantes», déplorant la continuité d’une politique de l’ambulatoire immodérée, qui « supprime des lits dans les services de soins ». «La population et nous ne méritons pas seulement ça. On a l’impression que les primes, attribuées en région parisienne notamment d’où est partie la révolte, ne servent qu’à éteindre le feu. Que le gouvernement a une peur bleue d’une convergence des luttes le 5 décembre.» 

En Gironde, une assemblée réunissant différents syndicats et collectifs, devrait se tenir demain afin d’envisager une nouvelle grande mobilisation le 30 novembre.

2019 11 21 SO Plan santé 

2019 11 21 SO C'est trop peu et peut-être trop tard

2019 11 21 SO C'est trop peu et peut-être trop tard2

2019 11 21 SO C'est trop peu et peut-être trop tard3