Sud-Ouest du 12 juillet 2019

2019 07 12 SO Gironde les hôpitaux en souffrance

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Sud-Ouest du 12 juillet 2019 

«Les hôpitaux sont en détresse» 

TÉMOIGNAGES Aides-soignants, infirmiers, médecins… Ils racontent leur impuissance face au manque de moyens qu’ils dénoncent dans les centres hospitaliers girondins

hôpitaux en détresse 3Le personnel hospitalier girondin est à bout. ARCHIVES GUILLAUME BONNAUD

«Pourvu qu’elle ne me voie pas.» Élisa*, infirmière au CHU de Pellegrin à Bordeaux, baisse les yeux, rase les murs et presse le pas. Elle ? C’est la petite grand-mère assise au bout du lit dans un coin des urgences. Une patiente perdue au milieu des brancards qui s’entassent. Incapable de se lever toute seule, ça fait déjà une bonne heure qu’elle espère trouver quelqu’un qui pourra l’emmener aux toilettes en attendant ses résultats. Autour d’elle, on s’agite, mais on ne la regarde pas. «Pas le temps. On court dans tous les sens, soupire Élisa. L’après-midi, une infirmière est dédiée aux patients, mais le matin et la nuit, c’est en roue libre. Les urgences ont des allures de Tétris géant. Chaque pièce, chaque couloir, chaque renfoncement est optimisé pour accueillir le maximum de patients. Résultat, on assiste à des situations ubuesques car on manque de lits, de personnel, de temps, de matériel. On manque de tout. » Alors Élisa s’active dans les couloirs pour qu’on ne la voie pas. Quand elle relèvera enfin la tête, la petite grand-mère n’aura pas pu se retenir. 

« On manque aussi de matériel. C’est un énorme problème», se désole Magali*, infirmière dans le même service. «Je pense par exemple à la pénurie de pansements. C’est terrible dans un service des urgences. Imaginez un patient qui arrive avec une plaie ou un pansement souillé. On ne peut même pas les refaire. Et ce n’est pas anecdotique. C’est tous les jours ! Quand on n’a pas le choix, on prend des compresses à la place et parfois… souvent plutôt, ça s’infecte et le patient risque des complications. On sait que ce n’est pas notre faute, mais on culpabilise.» 

Pour dénoncer leurs conditions de travail, demander une meilleure rémunération ainsi que l’amélioration de l’accueil des patients, les agents hospitaliers du service des urgences du CHU Pellegrin ont décidé mi-mai de rejoindre le mouvement national de grève. Ils ont été suivis fin juin par les services de gérontologie de l’hôpital. 

«12 week-ends d’affilée» 

L’hôpital Saint-André, dans l’hypercentre de Bordeaux, n’est pas épargné. Le 13 juin dernier, l’unité d’hospitalisation d’urgence a dû se résoudre à fermer car la moitié des aides-soignants et des infirmiers étaient en arrêt maladie. « Quand on est en sous-effectif, la situation est intenable. Il n’est pas rare de voir un collègue craquer au milieu d’un couloir», raconte Élodie*, aide-soignante. 

« Et les patients peuvent devenir très agressifs quand ils attendent des heures sans connaître les coulisses, poursuit-elle. Alors on passe nos journées à s’excuser. Un jour, l’un d’entre eux a même menacé de m’égorger à la sortie.» Stéphane*, un collègue infirmier, fulmine: «On doit parfois revenir sur nos jours de congé. Les jeunes recrues qui viennent ponctuellement pallier les absences ne sont pas en reste. Il y a quelques jours, l’un d’entre eux m’a confié avoir travaillé 12 week-ends d’affilée. C’est dans ces conditions que des erreurs surviennent.» Mélanie* est médecin. Elle est passée par plusieurs services d’urgence et gériatriques en Gironde. « Les hôpitaux sont en détresse, mais ça ne concerne pas que les urgences, assure la jeune femme. J’ai en tête un exemple tout simple de manque de matériel: l’eau gazeuse qui permet de stimuler la déglutition. Elle est très utile pour les patients avec des séquelles d’un AVC. Mais certains hôpitaux trouvent ça trop cher. Nous devons donc nous-même aller en acheter sur nos pauses. Pourtant, sans eau gazeuse, ce type de patients risque de faire une pneumopathie par inhalation. Un traitement coûte beaucoup plus cher que ces bouteilles mais la vision de la direction est à court terme.» 

Mélanie poursuit l’air sombre : « Mais il est vrai qu’aux urgences, cette situation peut prendre un tournant dramatique. Quand la nuit tu as seulement un médecin, une infirmière et cinq box pleins à surveiller, si un cas s’aggrave il faut choisir lequel soigner en priorité. Souvent, on prend le plus jeune.» 

* Les prénoms ont été modifiés 

2019 07 12 SO des urgences engorgées

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