Politis du 11 juillet 2019 

Les soins d’urgence, ou la gestion du manque de temps 

Depuis près de trois siècles, la prise en charge humaine et médicale des détresses de tous ordres a évolué, jusqu’à se trouver mise en tension avec un impératif d’efficacité occasionnant de la souffrance.

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"La mobilisation actuelle des personnels soignants des urgences donne la parole à des acteurs discrets du système de soins français, et pourtant essentiels. En tant qu’historien, comment ne pas penser aux innombrables mentions d’interventions d’urgence qui parsèment la rubrique des faits divers des quotidiens locaux depuis le XIXe siècle, relatant que « le blessé a été transporté » – à la forme passive, comme si les personnes impliquées dans le sauvetage devaient nécessairement s’effacer devant le blessé ? Enquêter sur cet anonymat permet de dépasser le discours des médecins qui ont écrit l’histoire de l’organisation des secours en France en insistant sur leur rôle dans la mise en place des Samu (services d’aide médicale urgente) dès la fin des années 1960."... 

..."L’apparition d’une réflexion sur les soins d’urgence remonte au XVIIIe siècle, lorsque évolue la conception savante et anthropologique de la mort, qui n’apparaît plus comme un moment mais comme un processus contre lequel il est possible d’agir."... 

..."La police parisienne joue aussi un rôle d’intermédiaire avec le monde de la santé, en créant en 1928 le service de police-secours, qui complète le dispositif du service médical de nuit fondé en 1876 (en fonction jusqu’aux années 1970) : des médecins sont recrutés sur concours pour répondre aux appels nocturnes centralisés par la police, alors que le caractère très libéral de la profession la rend hostile à toute organisation de la garde avant les années 1950. 

Si les urgences sont plutôt bien traitées en ville, il en va autrement dans les espaces ruraux, où les médecins sont plus rares et où la lutte contre la mort précoce repose aussi sur l’engagement de nombreux citoyens dans des sociétés de sauvetage depuis le XIXe siècle, pour faire face aux risques du quotidien. C’est l’augmentation rapide du nombre et de la gravité des accidents de la route dans les années 1960 qui participe ensuite à la prise de conscience décisive de la société civile et du corps médical d’un besoin nouveau en termes de soins d’urgence. En 1961, les seuils symboliques de 10 000 tués et de 200 000 blessés sont franchis. C’est aussi cette nécessité d’agir vite, plus particulièrement sur les routes isolées, qui conduit le ministère de l’Intérieur à former au secourisme les sapeurs-pompiers, jusqu’alors cantonnés à la lutte contre les incendies. 

À son tour, le ministère de la Santé engage une politique de l’urgence fondée sur l’hôpital public, à une époque où les crédits abondants permettent d’ouvrir des services d’urgence et des Samu sur l’ensemble du territoire français, couvert au cours des années 1970."... 

En définitive, cet impératif de maîtrise du temps, certes essentiel pour traiter les urgences vitales, se révèle tyrannique pour celles et ceux qui se consacrent à l’accueil inconditionnel des populations pour lesquelles l’hôpital apparaît souvent comme un ultime recours."

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