Sud-Ouest du 17 juin 2019 

Tribune : La crise des urgences révèle des besoins incompris

2019 06 17 tribune crise aux urgences 

En vingt ans, nous sommes passés de 10 à 20 millions de passages aux urgences, qui semblent être devenues le guichet unique d’entrée pour un grand nombre de Français. Longues heures d’attente sur des brancards et professionnels épuisés, priorisations rendues impossibles, pouvant aller jusqu’au décès de patients, en deviennent le triste symbole, masquant tout ce qui se passe bien par ailleurs et dont témoignent beaucoup d’usagers. Mais face à de tels flux, un système, aussi bon soit-il, atteint vite ses limites et se bloque. À la nécessaire fluidité des parcours de soins s’oppose une absence de filtre en amont, faute d’un premier recours facilement accessible pour la population et, en aval, ces flux non programmés viennent perturber l’organisation programmée des services de spécialités. Deux logiques se confrontent: d’une part, celle qui a poussé l’hôpital, ces dernières années, à développer ses activités ambulatoires en réduisant le nombre de lits, et de l’autre, la nécessité, pour les urgences, d’accueillir le plus vite possible des patients en attente de prise en charge par les services, eux-mêmes confrontés à un manque de fluidité du retour à domicile. 

Les maladies, les malades et les professionnels ont changé. Notre principal défi est de faire face à la progression des maladies chroniques et au vieillissement. L’état des lieux doit être regardé avec lucidité. Des patients âgés insuffisamment suivis, des jeunes sans médecins référents, déclenchent des épisodes aigus qui les amènent aux urgences. On attribue 10% des passages aux urgences à un excès d’alcool. Les arrivées intempestives de patients sous l’emprise de l’alcool ou avec des problèmes de santé mentale, entraînant des violences. Autant de maux qu’il aurait fallu traiter en amont. La réponse la plus efficace repose sur la constitution d’une première ligne, non hospitalière, robuste. La santé des Français nécessite plus de prévention, plus de proximité, plus de suivi et de proactivité, plus d’adéquation des prises en charge. Les médecins généralistes doivent être renforcés par des infirmiers (ères) et d’autres compétences paramédicales, qui assurent de nouveaux rôles. Des centres ou pôles de santé pluriprofessionnels, doivent être à même d’assurer un suivi préventif individuel et populationnel de proximité et une permanence de soins, pour les besoins les plus courants. En clair, nous devons passer du principe d’un médecin référent, à une équipe référente, à laquelle peut avoir recours chaque Français et qui devient son premier interlocuteur. La création des Communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS), prévue par la loi, va bien dans ce sens. Tout doit être fait pour faciliter leur mise en œuvre dans les meilleurs délais. Les urgences hospitalières pourront alors jouer pleinement leur rôle et assurer les prises en charge qui nécessitent l’expertise de leurs équipes et leur niveau de plateau technique. Les services de spécialités seront, de même, plus en capacité d’organiser une prise en charge programmée qui intègre des entrées non programmées. 

Au Forum santé et avenir 2019, organisé par « Sud Ouest» (1), la présidente du Haut conseil pour l’avenir de l’assurance maladie (HCAAM) Anne-Marie Brocas a proposé de renverser la logique qui a prévalu depuis trente ans, c’est-à-dire, de ne plus partir de l’offre mais de la demande. Comme pour la transition énergétique, il faut d’abord une vision et un cadre stratégique définis par l’État. À charge pour les acteurs locaux de proposer de nouvelles organisations, en s’appuyant sur les professionnels de santé, libéraux et hospitaliers publics et privés. Elle mobilisera les nouvelles technologies et adaptera les formations aux besoins de santé des territoires. Elle fera monter des expérimentations locales et régionales en utilisant les innovations porteuses de développement économique et social, dont les territoires ont un besoin urgent et répondra, dans le même temps, à la révolte des gilets jaune, qui a pointé les dysfonctionnements sanitaires. 

Partager la vision et l’effort national, agir local et penser global, voilà qui peut améliorer la démocratie sanitaire et rendre plus efficient notre système de santé. Pour faire triompher la qualité des soins, il faut se rappeler que celle-ci passe d’abord par l’humain et l’attention portée à chacun. Si l’on veut apporter le meilleur de l’innovation et des progrès thérapeutiques, il faut s’appuyer sur des soignants enthousiastes et des patients en confiance. Il est temps de les aider, et pour cela, de financer une transition du système de santé qui réponde aux besoins réels de la population et des territoires. 

(1) Prochaine édition les 13 et 14 février 2020, à la Cité mondiale de Bordeaux. Tous nos articles sont sur Sudouest.fr