Le Point du 23 avril 2019 

Notre-Dame de Paris : le scénario le plus probable de l'incendie 

INTERVIEW. Malgré une première alarme, l'incendie qui couvait dans la charpente n'a pas été détecté. Pourquoi ? Réponse d'un spécialiste en sécurité incendie.

Notre-Dame de Paris : le scénario le plus probable de l'incendie

À la différence des cathédrales de Nantes, Reims ou Chartres, " la forêt " de poutres de la charpente de Notre-Dame n'avait jamais connu l'enfer des flammes ni le choc des obus et elle était restée intacte depuis neuf siècles. Le lendemain de l'incendie, des professionnels de la restauration des monuments historiques nous livraient déjà les scénarios les plus plausibles.

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À la différence des cathédrales de Nantes, Reims ou Chartres, « la forêt » de poutres de la charpente de Notre-Dame n'avait jamais connu l'enfer des flammes ni le choc des obus et elle était restée intacte depuis neuf siècles. Le lendemain de l'incendie, des professionnels de la restauration des monuments historiques nous livraient déjà les scénarios les plus plausibles. Celui d'un mauvais contrôle d'un « permis de feu », comme cela s'est déjà produit dans la nuit du 22 juillet 1997, lorsque les 4 000 mètres carrés de toit du palais de Chaillot s'étaient embrasés comme un fétu de paille. Une soudure dont une étincelle part se lover sous un nid de poussière ? Un détecteur qui se déclenche, mais ne révèle aucun départ de feu… avant que tout ne s'embrase ? Thierry Fisson, consultant en sécurité incendie au Centre national de prévention et de protection, s'est largement familiarisé avec l'environnement spécifique des cathédrales en réalisant les règlements de sécurité de celle de Poitiers et d'Angoulême. Il évoque la piste la plus vraisemblable. Entretien. 

Le Point : Avant de risquer de faire la moindre étincelle sur un chantier comme Notre-Dame, il faut respecter toute une procédure. Comment cela se passe-t-il ? 

Thierry Fisson : Tout cela se prévoit en effet en amont, au moment de la conception du « permis de feu », qui détermine les conditions de sa mise en œuvre des travaux à effectuer. Il faut identifier les outils nécessaires (chalumeau, disqueuse), et imaginer les scénarios qui pourraient arriver, en fonction de l'environnement. À partir de cette analyse, on définit des prescriptions en matière de prévention : dans un environnement dangereux, comme une charpente de monument historique, en éloignant les matières combustibles, en mettant des écrans de protection, comme des bâches ignifugées. Voire en plaçant un surveillant en permanence le temps de l'intervention, avec un extincteur à proximité, en fonction de la dangerosité. Une fois que ce protocole est conçu, l'exploitant, le maître d'ouvrage et les personnes qui doivent vérifier le permis de feu signent et s'engagent à respecter les procédures.

« La chaleur, on ne la voit pas, sauf avec une caméra thermique » 

Comment effectue-t-on ces « contrôles », censés éviter les incendies ? 

Avec des caméras thermiques mobiles, qu'un agent utilise a posteriori, généralement une heure ou deux après l'intervention, pour scanner l'environnement du travail et détecter d'éventuels « points chauds » qui seraient cachés, invisibles. Parce que dans la majorité des incendies, le feu passe par une phase de feu couvant. Il est alors dans un petit nid, dans un coin. Il n'y a pas de phénomène visible, la chaleur, on ne la voit pas, sauf avec une caméra thermique. 

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Et avant l'invention des caméras thermiques, comment faisait-on ? 

On faisait, et on peut toujours, faire passer un rondier. C'est un terme consacré en matière de surveillance. Une ronde, c'est-à-dire un parcours de façon régulière pour détecter des anomalies. Il n'y a pas d'obligation de faire passer une caméra thermique, mais a minima une personne, oui. 

Une première alarme

Tout semble extrêmement encadré pour que rien n'arrive. Qu'a-t-il pu se passer à Notre-Dame ? 

D'après les informations qui circulent, il y a eu une « levée de doutes » dans les combles. Une levée de doute, c'est une procédure, lorsqu'une détection incendie se déclenche. Ça peut être une fausse alarme, due à un problème technique, à de la poussière par exemple. Mais la procédure, c'est d'envoyer un humain pour constater un éventuel départ de feu et intervenir si besoin. Il y aurait donc eu une première alarme, à Notre-Dame, qui n'est qu'une lumière, un buzzeur sur un tableau de contrôle, suivie d'une levée de doute sur cette alarme, après 18 heures. Mais là, personne n'aurait rien vu. Alors que cela a quand même, semble-t-il, donné lieu à une évacuation de l'église, parce qu'un office avait lieu à ce moment-là. Alors, ça, ça interroge. Pourquoi n'ont-ils rien vu ? Sont-ils allés dans la bonne zone ? 

Vous voulez dire qu'on serait allé vérifier s'il y avait le feu au mauvais endroit ? 

Oui, d'expérience, j'ai déjà vu des erreurs de zonages. Tous les capteurs ont une adresse, une localisation précise dans le bâtiment, fixée sur un plan de la cathédrale. Mais il peut y avoir des erreurs d'affectation des détecteurs sur le plan. Alors, on envoie la personne chargée de la levée de doute au mauvais endroit. Je l'ai déjà vu dans des audits : on fait un départ de feu fictif, et l'agent part vérifier ailleurs, revenant en nous disant que tout va bien… 

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Ce qui interroge aussi, c'est que le feu peut couver très longtemps. Mais s'il y a eu une alarme restreinte, c'est qu'il y a eu un départ de fumée, parce que les détecteurs sont optiques : ils détectent la fumée visible. Ce que le détecteur voit, l'œil humain, a priori, le voit aussi. Et manifestement, ce n'était pas une fausse alarme puisque après il y a eu le feu… Alors je ne dis pas que c'est ce qui s'est passé, mais cela pourrait très bien s'être passé comme ça. 

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