La Dépêche du 30 octobre 2018 

P. Pelloux : «On assiste à l'ubérisation de la médecine»

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Patrick Pelloux, président de l'AMUF rencontre aujourd'hui les médecins urgentistes du centre hospitalier ainsi que la direction de l'établissement. / Photo DDM, archives.

Patrick Pelloux, l'un des médecins urgentistes les plus célèbres de France, viendra aujourd'hui au centre hospitalier de Carcassonne, où le service des urgences est à l'agonie depuis plusieurs mois. 

Vous êtes aujourd'hui à Carcassone où vous allez rencontrer les médecins urgentistes. La situation locale est-elle unique ? 

Malheureusement la situation que l'on rencontre l'hôpital de Carcassonne est assez symptomatique de ce qui se passe partout en France. Aujourd'hui, nous sommes confrontés à un véritable problème de recrutement d'urgentistes. Depuis plusieurs années, les pouvoirs publics n'ont pas anticipé la question de la démographie médicale. La conséquence est immédiate : il faut fermer des lignes d'urgence et mutualiser les moyens, mais cette solution n'est pas la bonne. Les services d'urgence sont confrontés à un autre défi : leur engorgement. Cette année nous allons enregistrer plus de 22 millions de passages. Cette progression incessante est la démonstration que notre système ne fonctionne pas, ne fonctionne plus. Il n'est ni moderne, ni même contemporain. 

Cet été encore, des lignes d'urgences n'ont pu être assurées sur Castelnaudary et Quillan. Que faut-il faire pour maintenir un accès aux soins sur tout le territoire ? 

Il faut que toutes les populations aient accès à un service d'urgence. L'hôpital de Carcassonne ne peut pas faire exception. Cet établissement couvre un bassin important de population. On ne peut pas laisser les gens sans rien. Il doit exister u n maillage pour avoir accès partout aux soins 

On impute l'engorgement des urgences à la défaillance de la médecine de ville. Qu'en pensez-vous ? 

Là encore, il ne faut pas rendre coupable la médecine de ville des problèmes que l'on rencontre dans les services d'urgence. La médecine de ville a trouvé aujourd'hui un autre rôle : un rôle de prévention, de soutien. Mais cette même discipline souffre aussi d'un problème démographique. 

On manque de médecins urgentistes et pourtant le marché de l'urgence ne s'est jamais aussi bien porté. 

C'est effectivement une mutation à lequel on assiste depuis plusieurs années. Elle est inquiétante. On a aujourd'hui des médecins qui n'entrent plus dans la carrière hospitalière et qui ne font que de l'intérim. C'est l'ubérisation de la médecine. On a désormais des médecins interchangeables qui vont de ville en ville. J'en connais plein. Ils sont payés trois, quatre voire cinq fois plus cher que dans le public. Les pouvoirs publics ne se rendent pas compte de ce danger. Cette ubérisation va poser des problèmes pour les patients, les familles et pour la structuration d'un modèle sanitaire. Les médecins qui font de l'intérim ne sont pas coupables, ils vont juste là où c'est le plus rentable pour eux. 

Le problème réside-t-il dans le mode de management des hôpitaux ? 

Je soupçonne des directeurs de ne plus faire d'efforts et de profiter de l'intérim pour dire : on ne trouve plus de médecins et de fait on ferme ipso facto des services. Nous sommes dans une vraie crise sanitaire et sociale. Le management est en cause, c'est une évidence. Le nouveau mode de gestion mis en place en 2007 a tout cassé. Le tout rendement, la chasse aux déficits a cassé le lien hospitalier. 

Il est souvent reproché aux centres hospitaliers universitaires d'aspirer les médecins. Participent-ils au désamour des praticiens pour la province ? 

Là encore, les CHU ne jouent plus leur rôle. Ils gèrent leurs propres intérêts, alors qu'ils devraient être les vrais partenaires des hôpitaux des territoires ruraux et des villes moyennes. Il y a une très grande vanité des CHU de ne pas envoyer leurs internes dans les hôpitaux de proximité. Il faut que cela change. Les CHU doivent irriguer le territoire. On a besoin de la médecine de recherches mais on a aussi besoin de la médecine pour soigner. 

Il y a quelques jours la ministre de la Santé a assuré que le Smur de Quillan était maintenu. Mais elle oublie de dire que la permanence est parfois tenue par des pompiers. 

Il y a un beau discours de la ministre. De toute façon elle n'a d'œil que pour les CHU et les professeurs des hôpitaux. Cette culture de la lutte contre les déficits est une épouvantable couillonnade. Lorsque l'on ferme un service, on perd de l'activité et vous creusez encore un peu plus le déficit, c'est le serpent qui se mord la queue. C'est une culture suicidaire. 

Patrick Pelloux, le président de l'Association des médecins urgentistes de France (AMUF) rencontre aujourd'hui ses homologues du centre hospitalier de Carcassonne.