Sud-Ouest du 19 janvier 2018 

Grande ville cherche médecins de famille 

MÉDECINE GÉNÉRALE Si l’offre médicale est plus élevée dans les grandes villes qu’ailleurs, le médecin traitant vieillit, se raréfie et peine à se faire remplacer. Exemple à Bordeaux 

Grande ville cherche médecins de famille 

Il était médecin en plein cœur du centre-ville de Bordeaux. Archi-débordé. Dès potron-minet il recevait dans son cabinet, consultait à leur domicile ses patients les plus âgés, et bouclait sa journée autour de 22 heures. Un toubib de famille, écoutant, recevant entre deux patients, un malade égaré. Attentif aux analyses de sang de sa patientèle : «et vous en êtes où de vos vaccins?» Il lui a fallu quatre ans pour prendre sa retraite sereinement, à savoir, trouver un remplaçant. 

Il témoigne: «J’ai vu le peu de motivation des jeunes médecins. Certains sont venus, ont tenté l’expérience, mais tous, ont quitté le navire au bout de deux mois. Ils semblaient à la recherche de solutions plus confortables.» La société a évolué. Les jeunes médecins sont des jeunes ordinaires, qui veulent consacrer du temps à leur famille, à leurs loisirs, quitte à gagner un peu moins d’argent. La qualité de vie d’abordLe médecin bordelais retraité parle de «volatilité», de «dilettantisme». 

Nicolas Brugère, médecin généraliste à Bordeaux, engagé dans la vie municipale tient un autre discours: «Il faut adapter les réponses à la société actuelle. Le nombre de médecins est stable, mais on n’a jamais eu une telle consommation médicale. Or, le temps médical effectif diminue en ville, car la population augmente. Et les médecins travaillent moins longtemps…» 

Trouver une solution 

Le jour de Noël à Bordeaux, pas un médecin de ville ne répondait aux appels. SOS médecins non plus. Les urgences ont explosé. Les grandes villes n’échappent pas à la problématique d’une forme de déprise médicale et ce, malgré une forte démographie de médecins. Les généralistes ne se déplacent plus au domicile – sauf SOS médecins – et ne sont plus joignables en dehors des heures ouvrables. Il faut prendre des rendez-vous une semaine à l’avance. Or, on ne peut toujours pas programmer une grippe ni une gastro. 

C’est dans ce contexte et au regard d’une croissance démographique urbaine galopante, qu’un quartier de Bordeaux, situé à la Gare, a ouvert la première Maison de santé pluridisciplinaire, avec l’accord de l’Agence régionale de santé (ARS). À ce jour, c’est la première du genre en Nouvelle Aquitaine, dans une grande ville. Et elle fonctionne exactement à la manière des Maisons de santé en milieu rural. 

«Notre cuisine ensemble» 

La Maison de santé pluridisciplinaire en milieu urbain, a ouvert cours de la Marne à Bordeaux, il y a juste un an. Elle compte sept généralistes, un ostéopathe, des infirmières, et plusieurs spécialistes. Et tourne à fond : une vingtaine de consultations par jour et par généraliste. Le docteur Olivier Donnevide en est, il s’en félicite : « A priori, nous étions déjà quatre médecins dans un cabinet juste en face, nous ne cherchions pas à tout prix à monter une telle structure. Mais le local n’était plus aux normes. On a réfléchi et le concept de Maison de santé s’est imposé. L’ARS a accordé son agrément parce que c’est la réponse adaptée, alors même que nous ne sommes pas en désert médical… Il fallait anticiper. Aujourd’hui, on travaille différemment, on a un logiciel partagé, une coordinatrice, deux secrétaires et surtout on est ouvert tous les jours de 8 heures à 20 heures, même le samedi matin. On arrive à mettre en place des protocoles de soin, de prévention et d’accompagnement de patients.» 

Le guichet unique, le dossier partagé, la collaboration des médecins permettent une prise en charge plus cohérente de la patientèle, comme le souligne le docteur Maïmouna Coulibaly. «Les médecins saturent partout à Bordeaux, ils ne prennent jamais les patients en urgence. Ici oui, il y a toujours un médecin disponible. On fait notre petite cuisine, ensemble. Et les gens, grâce au guichet unique, peuvent consulter ici un ostéopathe, un orthoptiste, un psychologue, un gynécologue…» Sûr, le modèle de Maison de santé pluridisciplinaire urbaine de Bordeaux va être copié.

Sud-Ouest du 19 janvier 2018 

« En ville, le temps médical effectif accordé aux patients diminue » 

INTERVIEW Le docteur Joseph, professeur de médecine générale à l’Université de Bordeaux est médecin dans le quartier des Capucins 

En ville

..."S’ils sont 200 généralistes à sortir formés, rien qu’à Bordeaux. Où vont-ils ? Beaucoup cherchent le salariat."...

..."Les jeunes médecins qui s’installent en cabinet travaillent différemment que leurs prédécesseurs? En effet, la société a évolué. Le métier s’est féminisé aussi. Les femmes travaillent moins, en temps, que les hommes, et les jeunes hommes travaillent moins que leurs aînés. Le modèle du sacerdoce a évolué, ce qui n’empêche pas la vocation. Ils se tiennent à des horaires, ne consultent pas au domicile ou rarement, ne prennent pas de garde ou rarement, souhaitent partir au ski en février et au soleil en été. Comme tout le monde. Compte tenu des exigences nouvelles de la profession, notamment la part administrative à assurer en plus. Il faut aujourd’hui deux médecins, là où un seul suffisait, avant. 

Quelles conséquences observez-vous sur la qualité du soin des patients dans les grandes villes ? Ils sont certes pris en charge parce que SOS Médecins ou les Urgences prennent le relais. Mais on voit beaucoup de patients en errance, sans médecin traitant. On voit des médecins surchargés, qui ont de moins en moins de temps médical à accorder au patient. On voit donc, des services d’urgences hospitalières encombrés de gens qui pourraient être soignés chez eux."...  

..."Quelles solutions envisager ? Le système libéral est obsolète. Le numerus clausus ne répondra pas à cette problématique. À Bordeaux, ça va exploser, l’augmentation de la population est telle… Il faut envisager des Maisons de santé pluridisciplinaires urbaines, le travail en groupe, des pôles de santé, des réseaux, un maillage par quartiers"

2018 01 19 En Gironde aussi la médecine décroit

2018_01_19_SO_En_ville_le_temps_médical_effectif_accordé_aux_patients_diminue

Sud-Ouest du 19 janvier 2018 

«Quand bébé a 40°de fièvre, c’est SOS Médecins » 

ACCÈS AUX SOINS Dans les grandes villes, la problématique de l’accès aux soins en urgence est la même. SOS Médecins explose partout 

SOS médecins

"À Bordeaux, SOS Médecins recrute 20 médecins généralistes. Ils sont déjà 80 à couvrir le territoire de l’agglomération bordelaise et saturent. Chaque année, ils enregistrent +15 % d’activité. A Pau, c’est +20 % d’activité en plus chaque année, que signale SOS Médecins. Et + 10 % à Bayonne, et encore +15% à La Rochelle. Tous les médecins de ces associations sanitaires d’urgence font le même constat.

Ainsi Thierry Chapon à La Rochelle : «Nous sommes les plus récents installés dans le mouvement SOS Médecins de la région, dit-il. Et notre activité ne cesse de croître. À dix médecins, nous devons répondre aux appels en urgence à domicile, car les généralistes en cabinet ne se déplacent plus."...

..."Médecins saturés 

«C’est un vrai problème, remarque Sébastien Uijttevaal, médecin à SOS. La pyramide des âges fait que les médecins sont partis à la retraite quasi en même temps. Beaucoup n’ont pas trouvé de remplaçant. Et ceux qui restent refusent de nouveaux patients parce qu’ils sont déjà saturés. Les personnes âgées, souvent, sont refusées, parce qu’elles demandent plus de soins et plus d’attentions. C’est nous qui colmatons. Nous avons développé un centre de consultations qui marche fort.»

Cinq jours avant un rendez-vous 

À Bordeaux, Karl Moleixe, à SOS Médecins, est aussi généraliste volant. Il court toute la journée et la nuit, à bord de sa voiture, d’un quartier, l’autre. D’une angine, à une crise d’angoisse, en passant par une grippe, une gastro, voire plus grave. «On ne fait pas que les rhinos, plaide-t-il. Notre cœur de métier, c’est l’urgence vitale. On est formé pour ça. Or, aujourd’hui, force est de constater que nous sommes les derniers généralistes à assurer une présence au chevet des malades. Depuis deux ans, notre activité s’emballe, on a développé des consultations qui sont pleines. Il serait bon d’ouvrir un autre centre au Sud de Bordeaux , mais aussi vers Eysines et Saint-Médard. À Noël, nous n’arrivions plus à répondre aux demandes. Or, nous avions besoin d’une marge de sécurité en cas d’urgence vitale.»"...

..."« Les médecins en cabinet ont changé leur manière de travailler. En plus, ils passent beaucoup plus de temps en travail administratif, et du coup, cela ampute leur temps médical, estime le docteur Stéphane Sauvagnac. Les patients font appel à nous, parce que lorsqu’un bébé a plus de 40° de fièvre, les parents angoissés, ne peuvent pas attendre trois ou quatre jours le rendez-vous fixé par leur médecin traitant.»

2018_01_19_SO_Quand_bébé a 40_de_fièvre_c'est_SOS_Médecins