Sud-Ouest du 22 janvier 2017 

Les filles du 15 décrochent 

CHU En grève depuis quinze jours, les assistantes de régulation médicale du Samu 33 s’expliquent 

les filles du 15 décrochent Photo P. Taris

Badra, Christel et Christina, assistantes de régulation médicale au centre 15. Au bout du téléphone, elles assurent.

Badra, Christel et Christina travaillent au « décroché ». Premier maillon de la chaîne de l’urgence médicale : le 15. Au bout du fil, nuit, jour, elles écoutent, entendent, calment, évaluent la gravité de la situation et lancent l’action. Assistantes de régulation médicale (ARM), elles sont, avec leurs 45 collègues, en grève depuis deux semaines pour négocier huit nouvelles embauches. « Depuis 2008, notre effectif n’a pas bougé, alors que l’activité a augmenté de 55 %. Cherchez l’erreur, justifie Badra. Nous essuyons le climat anxiogène général, les épidémies, les attentats, les campagnes de prévention autour de l’AVC, de la grippe, des maladies cardio-vasculaires, du grand froid, du grand chaud, et nous sommes de véritables éponges. » 

La peur au bide 

Au Samu 33, centre 15, les rythmes de travail des ARM s’intensifient. Alors qu’elles travaillent par tranches de 12 heures, les temps de repos sont régulièrement interrompus par des sollicitations de l’hôpital. « On travaille de façon régulière jusqu’à 60 heures par semaine, puisqu’on revient sur nos jours de repos, confirme Christel. Par solidarité, par professionnalisme, on ne lâche pas. Mais on travaille la peur au bide : la fatigue nous fait perdre de la concentration, de l’efficacité. Il en va de la santé publique. » Le protocole impose qu’elles décrochent en moins d’une minute lorsque quelqu’un appelle le 15. Une règle incontournable pour tous les centres 15 de France. « Ici, les gens peuvent attendre jusqu’à 10 minutes. Imaginez, si vous êtes en urgence vitale », reprend Christina. 

La tâche des ARM implique une qualité d’écoute, en même temps qu’une capacité à prendre des décisions rapidement. « Pourtant, reprend Badra, on apprend sur le tas. Moi, par exemple, ma formation n’a duré que quatre jours. Après, j’ai suivi une formation premiers secours, heureusement, parce qu’il m’est arrivé de guider une réanimation en direct au téléphone. »

Avec les médecins régulateurs 

Dans les centres 15, en plus des ARM, deux ou trois médecins du Samu se relaient en permanence ainsi que deux autres médecins du 15. Ils n’interviennent qu’en second temps. « À nous de diriger l’appel, de gérer le stress des appelants, de noter et de comprendre l’adresse précise du lieu d’où ils appellent, ça peut-être sur une dune à Lacanau, dans une forêt loin de tout. Selon la gravité de la situation, on se met en conférence en ligne pour géolocaliser, avec les pompiers, la gendarmerie, la police, le Samu. Et alors, on déclenche les secours. Hélico ? Pas hélico ? Faut-il ou pas demander du sang à l’EFS ? La responsabilité pèse sur nos seules épaules pendant plusieurs minutes. » Elles racontent comment l’équipe se soutient en cas de coup dur, si une vie est sauvée, les applaudissements résonnent, mais le silence est de plomb dans le cas contraire. 

« On rentre chez nous vidées. Et désormais, nous n’avons plus le temps de décompresser, puisque l’hôpital nous rappelle pour deux heures de plus sur notre jour de pause », assure Christel. « Nous sommes en grève, parce que l’hôpital a décidé d’acter ce mode de fonctionnement plus que tendu. Mais c’est la vie de chacun qui est en jeu ! On ne bataille pas sur nos salaires là, on bataille pour maintenir l’essentiel du rôle des urgences. La qualité de l’écoute et la réactivité », plaide Badra. « La nuit, on mange en travaillant, sans même s’interrompre. Ce n’est pas un fonctionnement normal. Les économies vont miner le système. » 

« LE DIALOGUE N’EST PAS BLOQUÉ » 

Michel Baron, directeur du groupe hospitalier Pellegrin au CHU de Bordeaux, affirme que la direction n’est pas dans le déni des difficultés rencontrées par les ARM. 

« L’activité a augmenté de 15 % et non de 55 % comme elles le prétendent. En décembre, nous avons enclenché une réflexion, avec un groupe de travail pour une réorganisation du temps de travail. Un mouvement de grève a démarré là-dessus. Nous proposons un roulement de 10 heures au lieu de 12, et trois emplois en plus qui répondront aux pics d’activité. Pour autant, le dialogue n’est pas bloqué. Lundi, nous avons un rendez-vous avec les ARM et les syndicats, nous sommes conscients du rôle fondamental et de la difficulté du métier d’ARM. Je tiens à préciser qu’elles sont entourées de médecins régulateurs tout le temps… »