Sud-Ouest du 8 novembre 2013 par Sylvain Cottin

Mais où sont passés les pompiers ?

Exode rural, loisirs, réticences des entreprises : la France a perdu 12 000 pompiers volontaires depuis 2004. A la campagne, on sonne la mobilisation

 

Mais où sont passés les pompiers

À Ruffec (16), la caserne dispose de 45 volontaires. Juste assez pour en avoir une dizaine disponibles en permanence. (céline levain)

"Car voilà bien le paradoxe de ces héros fatigués. Jouissant de 96 % d’avis favorables dans l’opinion publique, les pompiers n’auront jamais autant peiné à recruter ces volontaires formant - avec 80 % de l’effectif - le gros, le très gros, des 248 000 membres des troupes hexagonales. Croulant autrefois sous la vocation enflammée d’une jeunesse se bousculant au portillon des casernes, l’institution a perdu 12 000 de ses petits soldats du feu en moins de dix ans, tandis que les demandes d’intervention n’ont cessé de croître proportionnellement."

"De villages fantômes en cités dortoirs, la campagne ne répond plus au chant des sirènes. « C’est sûr que, le soir, nous ne manquons pas de candidats potentiels, mais, malheureusement, la plupart des interventions ont lieu le jour », explique l’officier. « Prenez ne serait-ce qu’une chute de personne âgée à domicile - phénomène qui se multiplie avec le vieillissement -, eh bien, entre ceux qui vont enfoncer la porte, les autres craignant une fuite de gaz et le conducteur, c’est de suite une dizaine d’hommes qu’il faut envoyer sur place. »"

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REPÈRES

12 000 Entre 2004 et 2012, le nombre de pompiers volontaires a chuté de 12 000. Ils étaient 195 200 au 1er janvier dernier, soit 79 % du total des pompiers (248 000). Les autres sont professionnels (15 %) ou militaires (5 %)

12 min 32 C'est le délai moyen d'une intervention depuis l'un des 7 300 centres de secours du pays. Sans cesse croissant depuis vingt ans, le secours à la personne représente 80 % de leur activité.

7,52 € C'est le tarif d'indemnisation pour une heure d'intervention d'un pompier volontaire.

4,2 En millions, c'est le nombre d'interventions annuelles des pompiers, dont 317 900 pour des incendies.

13 % Le (faible) pourcentage de femmes pompiers volontaires. Un gisement de candidats, espère l'état-major.

« On risque d'essouffler le volontariat »

ENTRETIEN La Fédération des pompiers craint de voir le système du volontariat dévoyé

 

Colonel Jacques Perrin

 « Sud Ouest ». Pourquoi peinez-vous à recruter des volontaires ?

Le colonel Jacques Perrin, vice-président de la Fédération des pompiers. Les pompiers volontaires ont aujourd'hui des contraintes de formation logiques mais importantes (200 heures de formation initiale). Le comportement de notre société est de plus en plus tourné vers l'individualisme. Nous avons beaucoup de sections de jeunes sapeurs. Mais la pérennité de l'engagement, au lieu d'être de vingt ans, a diminué de moitié. Nous avons un taux de roulement très important. Il y a une érosion importante. Cela pose la problématique de notre modèle de sécurité civile.

« SO ». Sans volontaires, pas de sécurité civile ?

J.P.. Les sapeurs-pompiers volontaires opèrent dans 60 % des interventions en France. C'est un modèle qui a démontré son efficacité. Grâce à la complémentarité professionnels-volontaires, lorsqu'il y a une catastrophe, on peut mobiliser 7 000 hommes en un temps record. On est le seul service public qui peut faire ça en ce moment. Au niveau financier, c'est également un système très performant. Le volontariat est un engagement citoyen. Le sapeur assure les mêmes fonctions qu'un professionnel sur le terrain, mais au lieu d'avoir un salaire, il a une indemnité horaire d'intervention. Losqu'il n'est pas en activité, il ne coûte rien.

« SO ». Du coup, n'est-on pas tenté d'en demander trop aux volontaires ?

J.P.. C'est la sonnette d'alarme que nous tirons. Pour garder ce modèle, il faut remonter les effectifs des volontaires, car ils sont trop sollicités. On risque d'essouffler le volontariat.

Le volontaire ne revendique pas. Lorsqu'il n'en peut plus, il pose simplement la tenue et il arrête, car ça touche sa vie de famille ou professionnelle, son salaire.

« SO ». La tentation de surexploiter les volontaires n'est-elle pas inévitable ?

J.P.. La tentation est toujours présente de tirer sur la corde, surtout en période de crise. Nous craignons de voir les volontaires pris comme composante d'ajustement dans les centres. On risque de considérer le volontaire comme un travailleur, ce qu'il n'est pas.

Son rôle ne doit être basé que sur de la disponibilité et de l'astreinte. Un pompier professionnel a un contrat de travail. Cela implique des repos de sécurité obligatoires. Le volontaire, lui, n'est pas soumis aux exigences du Code du travail. Mais si on met des volontaires sur des gardes postées par commodités d'organisation et de budget pour compenser le temps de repos obligatoire des professionnels, on risque d'avoir des volontaires (qui ont un boulot par ailleurs) effectuer finalement plus d'heures que leurs collègues professionnels. On voit cette tendance se manifester dans certains départements. C'est à l'encontre du système du volontariat. Et on risque un drame. Il faut dons une prise de conscience si l'on veut préserver notre modèle et ne pas décourager les jeunes.

Propos recueillis par Y. Saint-Sernin

Un coup de pub et des médailles

Améliorer les conditions de vie et la reconnaissance, voilà la promesse du président.

Des effectifs en baisse, des interventions en hausse d'environ 3 % chaque année et 571 casernes fermées en cinq ans, telle est la difficile équation à laquelle a récemment été confronté François Hollande. Devant le congrès national des pompiers, il a promis en retrou un « plan national » pour enrayer la chute du nombre des volontaires. Outre « une campagne de communication nationale pour encourager les jeunes à se porter volontaires », le plan prévoit une adaptation du service civique « aux réalités des sapeurs-pompiers », ainsi que la préservation de « l'exception du volontariat » dans les directives de Bruxelles sur le travail.

Selon le chef de l’État, l'objectif est de retrouver d'ici à la fin de son quinquennat un effectif comparable à celui du début des années 2000, soit environ 200 000 pompiers volontaires, contre 195 000 aujourd'hui. François Hollande s'est notamment engagé à « améliorer les conditions de vie » de ces volontaires ressemblant,t à s'y méprendre à des bénévoles, tant on imagine mal leurs 7 euros d'indemnités horaires leur permettre de payer autre chose que leur déplacement jusqu'à la caserne.

Souffrant enfin d'un manque de reconnaissance, les pompiers auront surtout aussi entendu le président leur promettre un doublement du « nombre de sapeurs-pompiers nommés ou promus dans l'ordre de la légion d'honneur et dans l'ordre national du Mérite ». Avec seulement cinq décorations épinglées à leur uniforme l'an dernier, il est vrai que les pompiers n'apparaissent guère en première ligne des médaillés.

Sylvain Cottin.